«Si je ne vous écris pas plus souvent, Cynthia, c’est que j’hésite, je ne sais que vous dire. Dois-je passer l’été en Angleterre, comme vous l’aviez souhaité? Mes devoirs auprès de James? Il faut aussi que je soigne son père, celui dont l’avenir de mon enfant dépend. Je vous assure, croyez-moi, ma situation présente ne peut se prolonger, ou je meurs...
I must settle down. En Angleterre, à Paris? J’aurais dit, il y a quelque temps encore:—A vous d’en décider, Cynthia!—Je vous avouerai que ce séjour à Florence me ferait du bien, physiquement, quoique tout l’art que j’absorbe, du matin au soir, avec Mrs Links, au cours de nos randonnées en automobile, me trouble extrêmement. Je tiens un journal assez exact; je vous le montrerai. Si jamais j’en avais le temps, j’écrirais une histoire des origines de la peinture moderne, avec en sous titre: «La mode et l’opinion».
Mrs Links, ou Gisell, si vous aimez mieux (c’est ainsi qu’on la désigne ici), porte une magnifique intelligence, comme un collier de perles sous sa chemise. Les poses seraient un régal, par la richesse de sa conversation, si cette morphinomane ne tombait subitement dans des silences que rien, pendant des heures, ne peut rompre. Elle a des aventures; je soupçonne un drame dans la maison. Avec ma maladresse habituelle, je m’y mêle, sans le savoir. Je ne vois peut-être point juste. (A éclaircir pendant un petit voyage avec les Links et d’autres amis, à Pérouse). On me supplie de passer juillet et août à la villa. Des spirites sont attendus, les tables qu’on fait tourner me donnent un détestable malaise. Je ne m’attarderai pas au delà du premier juillet...»
Georges Aymeris laisse à peine deviner, en ses lettres à Mrs Merrymore, les attraits qu’avait pour lui son séjour auprès de Mrs Links. Son journal, plein de réserve, de sous-entendus, de transpositions nécessaires, révèle un nouvel intérêt dans sa vie.
Extraits du Journal.
(L’art moderne infusé par Mrs Links).
Cynthia m’écrit que les femmes sont toutes semblables les unes aux autres en Amérique. Je ne la contredirai pas, car elle les connaît mieux et depuis plus longtemps que moi. Selon Cynthia, elles ne vivent que pour parvenir; les unes nous éblouissent par l’argent qu’elles gaspillent, les autres par leur science, leur connaissance de l’Art; et ce sont des femmes sèches, incapables de désintéressement (dans le sens intellectuel); personnelles, pratiques, qui marcheraient sur le corps de leur fils, s’il obstruait la route. L’habitude de la richesse rend les meilleures intraitables, elles n’admettent point que quelqu’un ni quelque chose leur résistent.
Quand elle pose dans l’immense galerie aux fenêtres toscanes, à grillages, et haut dans le mur, Mrs Links reçoit une lumière reflétée sur les dalles comme par les vitraux d’une église; elle est placide comme ses divinités de la Chine et ses madones Siennoises, dont l’or reluit sur la trame d’un brocart vineux et atténué, dont est tendue la Sala. Gisell porte une tiare chinoise. Si elle se tait, ses yeux sont effrayants, dans son visage bouffi et mat, encadré de cheveux qui moussent comme la perruque d’Ida Rubinstein dans Shéhérazade. La poitrine de Gisell se soulève à chaque reprise de la respiration, comme le levier d’une machine puissante, formidable au repos comme dans l’action. Gisell est un animal de la jungle. Et sa voix est un léger souffle, et sa bouche pâle, lippue et large, n’a jamais ri devant moi. Il faudrait des ans pour qu’un Européen reconstituât le passé d’un tel être. Elle a l’immobilité grave, les lents mouvements d’une odalisque, macérée dans les essences du harem; et cette femme de Chicago organiserait une fabrique de conserves, une boucherie frigorifique, un trust des chemins de fer ou un cinématographe musical! Selon nos définitions des classes sociales dans notre vieux monde établies, vous ne l’appelleriez ni une bourgeoise, ni une Lady. Elle a l’habitude du luxe, et ses raffinements sont d’une personne qui aurait tenu des comptoirs, mais oublié le prix de ses «articles». Toute simple, dans la direction de son «home», et ménagère pratique, ses doigts, si adroits pour l’inutile, n’ont pourtant jamais tenu une aiguille, et Gisell brise une épingle si elle assujettit son chapeau en l’absence de sa maid. Ses notions sont innombrables, avec des trous d’obscurité, une ignorance des plans et des valeurs; mais sa compréhension est si vive qu’elle vous arrête à mi-chemin si vous croyez devoir lui expliquer quelque chose. Elle vous coupe alors la parole, par économie de ce temps, qui «est de l’argent», et, si vous continuez, elle incline la tête sur ses colliers d’ambre, et pense à autre chose.