A la vérité, j’avais à revenir ici, c’était promis, conclu, avec cette Américaine dont je vous ai parlé, celle qui, un soir de janvier, par un froid italien, c’est-à-dire de canard, descendit de l’omnibus et entra à l’hôtel mi-nue. Elle n’avait pas de bagages, et ne portait qu’une étole de fourrure, sur une jupe transparente en tulle d’or, et un grand béret renaissance. Toilette de voyage qui convient assez à cette Mrs Links. Elle a l’air d’une idole chinoise du Silence, on entendait à peine sa voix... la voix des revenants dans les séances de spiritisme.
L’affaire fut bouclée en un instant: j’irais peindre son fils et elle-même, dans sa villa dei Colli. Il le fallait, elle y tenait, cet ordre venait de l’au-delà. Elle sortit, comme elle était entrée: sans me dire son nom. Vous en souvient-il, Cynthia, comme toujours craintive pour moi, vous avez, sur-le-champ, pris ombrage! Tous les malheurs allaient m’accabler. Mon Américaine m’empoisonnerait, on me couperait les quatre veines, dans un bain d’aromates. Vous décriviez la salle byzantine, le «toc» à la vénitienne des salons où cette femme devait se plaire. Eh! bien, sachez-le: il n’y a pas de salle byzantine chez Mrs Links, mais sa chambre à coucher pourrait être un décor pour Roméo et Juliette, au «Lyceum», du temps d’Irving. Je ne sais encore si elle est redoutable. Elle possède un mari, homme charmant et doux. Je crois qu’ils sont unis. Harry est le second époux de Gisell. Le précédent fut tué à la chasse (ceci pour vous rassurer sur mon compte). Réussirai-je?
Le portrait est déjà en train. L’enfant, tout autre que James, a la mélancolie des petits êtres dont la mère s’est remariée et qui ne comprennent pas très bien où ils en sont, ballotés entre deux familles auxquelles ils ne savent jamais s’ils appartiennent, ou non. Il me fait penser à tout ce que vous craigniez pour James.
Les Links avaient préparé un logement à mon usage. Je suis descendu à l’hôtel Byron, au Lung Arno, près du Ponte Vecchio. Ainsi, je serai plus à même de me retrouver, de me recueillir, après les journées à la villa dei Colli...»
Mai 15.
«Vous voila bien, chère amie! Toujours la même! Vous vous ennuyez à faire les honneurs de votre salon aux relations de vos sœurs. Vous êtes possédée comme moi du démon de la peinture. Vous voudriez venir ici, peindre à côté de moi, causer, vous promener avec moi; c’est cela, oui, pour toujours. Les difficultés, les remarques aigres-douces de ces dames Northmount? Vous appartenez à vos sœurs! il vaut d’ailleurs mieux que nous mesurions le temps que vous et moi pouvons supporter, loin l’un de l’autre. Je continue d’être un peu comme dans le sleeping-car, malgré des alternatives d’agitation. L’art de Florence m’ennuie, la ville m’apparaît toujours froide et sèche, avec ses motifs tant défraîchis d’avoir été trop photographiés et aquarellés par les vieilles filles de votre pays et les étudiants d’Oxford.
Mais le ménage Links m’a fait découvrir une autre Florence cosmopolite, celle des villas et des environs. En automobile, nous parcourons le pays. Je ne parle qu’anglais, je ne vois que des Anglais et des Américains à la Henry James. Mon amour pour les types est à même de se satisfaire ici. Il n’y a donc que des fous? J’en suis peut-être un aussi, quoique vous m’ayez souvent rassuré: «les Français n’ont pas d’imagination». Je crois en effet avoir ma «tête sur mes épaules». Les Musées ne me la feront pas tourner. Je les avais évités, l’hiver dernier. Cela est mort, ou bien cela s’adresse aux littérateurs, aux vierges dévergondées et aux messieurs bizarres. A Venise, j’aurais la joie de la vraie couleur, de la pâte, de la peinture, telle que nous l’entendons. Votre Botticelli de chez William Morris, il faut «se battre les flancs» pour l’aimer. Michel-Ange? une autre affaire! Nous sommes du même avis, vous et moi. En attendant, je veux voir des personnes et non pas des œuvres.
Mrs Links est parmi les renoueurs de la tradition, «through» Cézanne. Elle oscille entre le quattrocento et les Indépendants. Elle me met au courant des philosophes de Florence. Quelle drôle de ville! Comme sur la Riviera, des chanteurs, des professeurs de musique, des diplomates à la retraite, qui ont cru trouver du soleil en hiver dans «la Cité des fleurs» l’une des plus froides d’Europe, mais à cause de la Primavera de Sandro, à cause de Donatello et de Michel-Ange, sous le vocable de l’Art, grâce au double snobisme qui régit la société moderne.
Et tout ce monde endormi dort, dort, dort, malgré l’air qui me stimule comme du vin de Champagne. Il n’y a plus ici de forces créatrices; étrangers et natifs dorment; ils croient travailler, parce qu’ils sont en contact avec de belles choses; mais ce ne sont que lazzaroni, qui pourraient être à Nice, avec Jean Lorrain, excepté que s’offrent ici mille occasions de plus—pour les vicieux. Vous me disiez naguère: «On revient toujours à Florence, mais c’est en passant, comme à Milan, entre deux trains». Pas tout à fait juste: on s’y accommoderait mieux que dans votre bien-aimée Pérouse, où vous voudriez vivre...»
Florence, 25 mai.