Le maître de latin, précepteur in partibusde l’enfant du ménage principal.

Podere.
La femme du précepteur, artiste dramatique.
Un valet de ferme.
Un mécanicien.
La dame pélerine aux coquilles St. Jacques.

En ville.
Figurants:Le vieux couple américain douteux.
Un copiste anglais, des Uffizzi
Buveurs de cocktails, esthètes de chez Giacosa

En tout, de 20 à 25 personnes.

Lord X... est venu ce matin pendant ma séance. Gisell ne s’est pas enquise de sa femme (son amie intime). Lady X. part demain pour Paris, et elle n’a pas pris congé de Gisell. Je ne puis faire parler Mrs Links au sujet de Lady X. Des Américains pauvres, les Paul Pappers habitent dans le Podere; Paul, le mari, est précepteur du petit John; Isabella étudie l’art dramatique. C’est elle qui jouera le premier rôle dans la pièce de Harry, et le second est tenu par la demoiselle végétarienne aux coquilles Saint-Jacques, qui s’en va, deux fois l’an, jusqu’à Rome à pied (en sandales), un bâton à la main. Je n’assiste pas aux répétitions. On répète, au Podere. Grand mystère. La bonne figure grasse et rose de Harry Links se rembrunit, dès que ces femmes arrivent. Il ne dirigera point, dit-il, les dernières répétitions.

Le chauffeur m’a dit que Harry buvait du whisky dans un cabinet noir; il noie son chagrin. Il boude, quand Paul Pappers s’en va, la leçon de latin finie, et le petit John pleure. Lord X... ne rencontrait jamais Paul Pappers. Notons cela. Isabella se dit malade depuis huit jours. Et la comédie est remise à quinzaine.

Quand je monte par les viale dei Colli, le matin, j’aperçois souvent Gisell, en robe de mousseline blanche, ombrelle bleue, chapeau bergère à fleurs des champs. Alors Gisell n’est plus une Orientale du tout; moins pâle, elle est gaie, presque souriante. Elle se vante d’avoir parcouru dix kilomètres à pied, et d’avoir trait ses vaches, au podere. Une demi-heure après, elle a remis sa tiare et c’est la Divinité silencieuse, qui reprend la pose.

Demain soir, bal travesti, à la villa.

Gisell voit l’art italien de la Renaissance, à la façon dont Beardsley a vu le 18e siècle français. Verlaine, Mallarmé sont ses dieux. Elle me fait raconter mon époque, mais elle vit dans un décor de bric-à-brac, chasubles, fausses madones du quattrocento,—chromos anglaises, d’après Burne Jones, et paysages de Sargent. Elle se prépare déjà à changer toutes ces babioles contre du «néo-impressionnisme». Si je fais son portrait, c’est qu’elle a voulu me connaître. Elle m’annonce déjà que nous en ferons d’autres, sa turquerie n’est qu’une phase. C’est elle qui a choisi la tiare et le costume Bakst. Elle médite une toilette de 1867: «You know how Manet would have painted me». (Vous savez comment Manet m’eût représentée.)

Nous nous amusons beaucoup.

Cette femme, aux silences de mort, décrit la New-York d’aujourd’hui comme le lieu où la vie est la plus intense, et elle parle avec des mots de passion. Je la vois qui se trempe dans la foule de cette ville comme une ligne de fond. Je me sens tellement attiré là-bas, qu’il faut que j’y retourne. Gisell, encore plus que les autres, coupera-t-elle les fils qui m’attachaient à Passy? Puisqu’il y a des merveilles, aux quatre coins de l’univers, comment s’enfermer dans un atelier, à peindre toujours la même chose? Peut-on être d’un seul endroit? Problème jamais résolu.