Si mon père et ma mère me voyaient à Florence...

Quelquefois, dans le dévergondage de cette société cosmopolite, je rencontre un Français. Hier, c’était encore un des maîtres de cette Académie que nous fondâmes ici pour les études historiques et la propagation de notre langue. Une insurmontable répulsion me fait fuir les Français, si je suis «hors de chez nous». L’honorable professeur à redingote et à chapeau mou, sur les rives de l’Arno, représente notre culture. D’insctinct, je m’efforçai d’être aimable, ayant reçu de bonnes leçons. Le «monsieur» avait le même accent que moi; mais nous n’avions que cela seul en commun. L’odieux universitaire à binocle s’est permis des plaisanteries, il fit l’avantageux et le frondeur, parce qu’il a une histoire dans sa vie.—Il y a bien de quoi crâner pour cela!

Le plaisir que je m’étais promis, aux hors-d’œuvre, d’enfin causer avec un être d’éducation semblable à la mienne, se tourna en fureur dès que le «monsieur» parla. Cet homme éminent n’est qu’un commis voyageur, un placier en mots. Ne vous avisez pas de lui demander pourquoi il se déplaît en Italie! Il y apporte ses tares. Les Florentins le trouvent spirituel; moi, ils semblent me trouver stupide... Entre lui et moi, pour le moins, ils ne distinguent pas. Mais on se connaît mal soi-même. Si j’ai mes ridicules, le moindre n’est point (entre nous) l’adaptabilité et mes travestissements successifs. Il serait peut-être plus sage de ressembler à ceux de ma caste, comme ce Monsieur Balzangue, qui ferait un si bon chef de cabinet, à son père, l’ex-ministre; Balzangue n’a certes pas une collection de masques dans son bagage. Ceci est très français. Quant à moi, comme une Istar, je me présente à tous les guichets des remparts; à chacun, pour être admis dans la Cité Sainte, j’aurai dépouillé un de plus entre mes mille costumes de rechange. Quand j’aurai, jusqu’à ma chemise, arraché mes vêtements, que restera-t-il de Georges Aymeris? Ta pudeur de jadis, où sera-t-elle, quand tu abaisseras tes yeux sur ton corps enfin mis à nu? Seras-tu dans la Cité enfin admis? Quelle sera la réponse du guichetier?

Continue tes expériences, marcheur qui sens déjà les cloques saillir à la plante de tes pieds!

J’ai laissé ma malle à la consigne, sans donner mon nom, ni mon adresse. Allais-je déjeuner chez Lapi? Vite, dehors! Quelqu’un allait me reconnaître, et je ne veux plus être reconnu. Dehors, je serai peut-être un autre moi-même de plus. Faisons-en l’essai. Si je suis hors de France, ce n’est pas pour voir, en un autre Français, ce qui, j’espère, n’est pas en moi. Je me dénationalise.

Et le lendemain, faible, je me suis assis à la table du Normalien et, parce que je suis l’incorrigible Français, n’a-t-il pas fallu que je lui demandasse s’il était, lui aussi, un élève de Condorcet?

A son gardien, un prévenu, dans la prison de Mazas, révèle son identité, parce que l’accent du geôlier est celui de Carcassonne; et ces deux hommes feront causette amicale, jusqu’à ce que se revenge de l’autre celui qui porte les clefs: dès qu’aura pris fin le dialogue en patois «de chez nous».

James, mon fils, je pense à toi.

A celui qui te succédera, en lui remettant le flambeau de la course, quelle langue parlerais-tu, homme d’aujourd’hui? Le sens des mots, d’une génération à l’autre, change.