Pierre Aymeris, mon père, tu m’as parlé. Ai-je retenu ce que tu m’as dit?... L’ai-je compris? Il me semble...
Aurais-je déjà oublié? Pourquoi n’ai-je, encore une fois, traversé l’Océan? Jadis, le paquebot transatlantique fut pour nous autres, comme dans un cauchemar, quelque chose qui file devant soi, qu’on essaye de suivre, de rattraper, et puis qui va si loin que la fatigue des brassées réveille en sursaut le nageur dans son lit. On ne sait vers où se dirige cette ville flottante. L’Amérique? C’était où l’on n’irait jamais, oui, là-bas dans le lointain, dans l’inconnu, on ne savait où, oui, là-bas, dans l’au-delà. A écouter Gisell, les lieues diminuent, New-York se rapproche encore de moi. Je commençai par la revoir, comme, dans un télescope, la lune. Maintenant, l’Océan n’est pas pour moi plus large que l’Arno, ni New-York plus distant d’ici que le quai de Passy.
Dans mon enfance, Paris, il me semblait que ce fût nous, les Aymeris; puis il y avait Saint-Cloud, Versailles, tout contre, autour du noyau que nous formions; plus loin, la campagne, Longreuil, Trouville, enfin la mer... la mer... et, au bout, la ligne d’horizon. Comme Nou-Miette m’enseignait que «ça descendait» ensuite, je n’essayais point d’imaginer l’abîme où choit le soleil en lançant une lueur verte.
L’Angleterre, l’Amérique, la Russie, la Chine, tout était de l’autre côté de cette ligne d’horizon, tout cela, petit, tout petit, et Paris, les Aymeris, nous étions très grands. Et c’est comme cela, que nous autres, nous nous représentions l’Univers.
Aujourd’hui, je tiens l’Amérique dans ma main. Gisell m’ouvre de nouvelles perspectives et me tend des corbeilles de fruits exotiques. Cuisines! Que ne donnerais-je pour que les mets et les boissons exotiques inconnues me répugnassent! Mais j’ai dû, dans mes existences antérieures, y goûter; ces nourritures et ces breuvages ont comme un goût qui me rappellerait je ne sais quoi d’agréable, à retrouver après des siècles de privation...
Pour les Yankees, nous autres d’Europe sommes des morts; ils viennent nous visiter, comme des cadavres pétrifiés dans les rues d’une Pompéi.
Serait-elle transportée là-bas, chez eux, la vraie vie vivante?
Ici les ruines? Ah! non! Si le soleil se lève sur nos décombres, nous sommes du côté où le soleil se lève et se lèvera toujours. Gisell vient nous voir pour se faire lire nos vieux palimpsestes par ceux qui en possèdent encore le chiffre... Gardons le chiffre, donc... Mais où le cacher? Taisons-nous, taisons-nous!
Son admiration pour notre passé et nos traditions, lui inspire des mots ironiques et de vague défiance, elle a cet œil inquiet dont, chez nous, les jeunes regardent les vieux. Gisell n’en est plus à la phase du respect, et je croirais plutôt qu’elle prit un plaisir cruel à notre décomposition, qu’elle semble humer comme Baudelaire la charogne. Elle se pervertit dans notre littérature, et Mirbeau fut son maître. N’est-ce point elle qui, dans une cage, enferma une douzaine de chats mâles et femelles, pour la jouissance de suivre le combat jusqu’au complet écrasement du plus faible? Il lui plut de venir, comme une Reine des dollars, choisir, ce qui n’était pas à vendre, et qu’on achète puisque le monument de notre hoir chancelle. De sa fenêtre à grillages, elle voit Florence à ses pieds, et songe, en se limant les ongles: J’achèterai le meilleur, puisque tout y est à vendre; et que le reste sombre avec une civilisation qui a trop duré!... il suffira de nos bibliothèques et de nos musées, pour l’érudition des philosophes.
C’est de l’informer, que Gisell demande à ma conversation. Je lui apparais comme un invalide qui, revenu de fameuses campagnes, dénombre les canons et les drapeaux, raconte ses petites anecdotes «historiques».