Georges Aymeris et sa femme, car je sus, ensuite, qu’il avait légitimement épousé l’Honorable Cynthia Merrymore—se répandirent avec Darius Marcellot dans les petits cénacles de cubistes, de littérateurs et de musiciens d’avant-garde; ils étaient de plus en plus effarouchés par le monde, et se cachaient de leurs amis. Georges portait les cheveux longs, s’était rasé le visage, il épaississait; sa claudication s’était accentuée. Je me trouvai assis à côté de lui à une représentation de Tristan et Isolde, que donnait une compagnie allemande au théâtre de l’avenue Montaigne. La même saison, je le rencontrai à la même place, enthousiaste et tremblant, lors de la répétition générale du Sacre du Printemps. Il croyait voir en cet ouvrage si révolutionnaire, trépidant, convulsif, macabre, l’annonce d’une ère nouvelle, après un bouleversement universel. Au second tableau surtout, la danse épileptique de la Jeune fille élue, que les hommes-ours guettent comme des mouches noires prêtes à s’abattre sur un gros rat agonisant, lui offrait l’image de sa propre personne dans la société dont il était issu, et qui s’effondrait.
Darius lui fit connaître Richard Strauss, dont Georges méprisait l’art clinquant, faussement original, qui sous des apparences d’étrangeté et d’harmonie neuve, dans le tumulte d’une polyphonie la plus riche, la plus voluptueuse, était si pauvre d’invention, si bas d’intention, et agissait sur les sens des femmes et des faux artistes, comme les mélodies de la Tosca ou de Mme Butterfly.
Georges ne l’avouait point, par crainte de Darius, mais c’était l’Allemagne dont il redoutait l’influence et d’où venaient les sombres nuages qui s’accumulaient sur nous.
Un matin, c’était au mois de mai, Richard Strauss faisait répéter l’orchestre de l’Opéra où la compagnie des Russes allait donner le ballet Joseph. Georges avait eu la commande d’un décor pour un autre ballet où apparaîtrait Ida Rubinstein; Bakst n’était plus jugé suffisamment moderne, et Aymeris, avec un de ses amis, avait conçu des maquettes à peu près irréalisables, à mon avis, et assez médiocrement exécutées par un jeune cubiste dont Marcellot s’était entiché. Aymeris s’était attelé à ce travail, encouragé par Cynthia toujours soucieuse de combattre des crises trop fréquentes de mélancolie, et de lui faire croire qu’il était en état de produire, bien loin d’être un vieillard déjà oublié. Elle espérait ainsi le distraire, l’empêcher de repartir pour des voyages dont elle se lassait elle-même, ou bien leur trouver un objet. La compagnie des ballets Russes comptait emmener Aymeris en Espagne, puis en Italie; l’ouvrage d’Aymeris tiendrait l’affiche avec le Joseph de Richard Strauss.
Le Directeur de l’Opéra était absent pendant la répétition craignant les colères célèbres du kappelmeister berlinois qui créaient un malaise parmi les musiciens de l’orchestre, Strauss faisant recommencer vingt fois de suite une demi-page, un trait des violons, insultant un instrumentiste professeur au Conservatoire. Tout d’un coup, Strauss, debout, à son veston la rosette de la Légion d’honneur qu’il venait de recevoir, frappe de son bâton le pupitre, et pâle, en rage, s’écrie:—Il faudrait un sabre allemand pour les faire obéir!
On téléphona au Directeur, l’enjoignant d’accourir; déjà, ce matin, des propos belliqueux avaient été échangés, des journalistes allemands et le concierge de l’Opéra s’étaient gourmés.
Aymeris s’enfuit avec Cynthia, rentra chez lui vers midi par le tramway; sur l’impériale, de dix voyageurs, six parlaient allemand; Paris était envahi par l’Allemagne; le ballet russe lui-même se germanisait. Après le déjeuner, Georges écrivit une lettre à l’adresse de M. de Diaghilew, à l’effet de rompre son engagement. L’impresario vint le voir et le supplia de lui rendre sa promesse que le décor tant attendu par les critiques d’avant-garde serait prêt pour le mois d’août.
L’installation nécessaire pour ce travail, la recherche d’anciens élèves qui pourraient agrandir les esquisses, l’aider à mettre l’œuvre sur pied, et d’un local assez vaste pour y brosser des décors: toute la partie matérielle de l’entreprise mit Aymeris dans un état alarmant d’excitation nerveuse.
Une échelle manquait, sur quoi il pût grimper et s’asseoir. Il s’en fit faire plusieurs de divers modèles et, à chaque essai, dut reconnaître que sa jambe était si ankylosée que nulle échelle, si commodément établie fût-elle, ne lui donnerait satisfaction.