Sur la table du vestibule, où les courriers s’accumulent depuis deux mois, car Georges n’a plus fait suivre sa correspondance, il aperçoit des lettres de Gisell, la grosse écriture de Gisell, et des Magazines illustrés dont l’adresse est de la même main. L’un, «Camera Work», sur le rouleau duquel se détachent des caractères en gris clair, bleuté; un papier d’emballage gris: A photographic quarterly edited and published by Walter Triebschen, New-York. A la première page: «For Georges Aymeris, from Gisell.»
Georges note dans son journal:
Avant de couper la ficelle, je flaire que je vais être «rasé», et tout de même, je coupe la ficelle, j’aplatis le magazine, roulé pour la poste, un gros rouleau comme un rolly-polly, et aussi pesant, je le crains, que cet indigeste et succulent entremets; d’abord, je tombe sur «de la littérature»: «The days are wonderful and the life is pleasant», phrase liminaire d’un portrait écrit de Gisell, par Elma Strauss.
Elma Strauss! Oui! Je me la rappelle!... Un hangar, rue d’Assas, au fond de la cour, à droite, les mardis soirs. En ce temps là, je corrigeais encore mes élèves chez Scarpi. L’une d’elles me conduisit chez Elma Strauss et son frère David, un Christ à la barbe rousse, végétarien drapé à la grecque et qui marchait dans le Quartier latin en sandales orthopédiques. C’était assez beau, ce frère et cette sœur, venus d’Amérique à Florence, puis, lors d’un séjour à Paris, soudain touchés par la grâce, à la vue d’une toile de Picasso, se fixant parmi nous; ils avaient trouvé leur chemin de Damas, ils reliaient le présent au passé, ils ne nieraient plus désormais l’art moderne.
...La prose d’Elma m’enchante, me fait rire, me divertit, alors même que m’échappe le sens de la phrase—car je suis un «gogo», mes tantes auraient dit: un snob. Toute ma sympathie, en effet, est acquise au nouveau message que je ne comprends pas tout de suite, à la sonorité nouvelle, à l’inédit... à ce qui n’est pas vieux et décrépit. Je puis avouer dans mon journal, que si je me moque, en public, des portraits qu’écrit Elma Strauss, je les aime cependant. Et voici un autre portrait, celui de Gisell Links; tout s’explique: lettre et magazine.
Gisell n’est donc pas morte? Il semble qu’elle soit devenue Socialiste, dans la Fifth avenue, New-York City; elle vivrait la simple life entre deux palais de milliardaires, dans un modeste appartement: ascétisme (d’art!), mobilier florentin du 16e siècle, murs crépis à la chaux, et dessus, quelques Henri-Matisse, en attendant qu’elle achète une des Jeunes filles à la Mandoline par Picasso.
Donc, portrait de Gisell par Elma. Gisell rend à Elma la politesse; et voici un article de Gisell sur Elma qui, à Paris, comme écrivain, désavouée par son propre frère, en est réduite à distiller sa pensée pour trois personnes dont je fus une, et, dès le début, Elma est «advertisée» par la réclame de l’ingénieuse propagandiste; Gisell sera, cette saison, la lionne de New-York, les éditeurs tendent vers elle leurs espérances et leurs dollars. C’est l’alliance, bien moderne, de l’Art et de la Finance; allons, bravo! A cette heure du soir européen (il est onze heures, quand je rentre chez moi, encore ému par les marbres du Parthénon, revus avec Cynthia au British Museum), en ce moment même, l’aube dore déjà les gratte-ciel de la métropole américaine et, au vingt-cinquième étage, en haut d’une de ces tours de fer et de ciment armé, près d’une fenêtre que rougit le soleil bas de décembre, sous un ciel laminé par le vent d’est, des hommes, des femmes du Nouveau Monde, sont en train de goûter aussi au cubisme.
«Presque chaque personne pensante—écrit Gisell—est en révolte contre quelque chose, parce que le besoin de l’individu est pour plus de conscience, et que la conscience se développe en brisant les moules qui l’ont jusqu’ici soutenue. Et ainsi, laissons chaque personne dont la vérité personnelle est trop grande pour les conditions de sa vie propre, attendre avant de se détourner de la peinture de Picasso, ou de la littérature d’Elma Strauss, car le cas de ceux-ci est le leur.»
Nous voyons ainsi Georges Aymeris, encore une fois, aux prises avec le problème de l’art moderne. Hélas! il n’était point un dilettante, un orateur, ni un théoricien, mais un peintre; et sa peinture, dont Cynthia me montra quelques échantillons, trahissait un trouble douloureux. Je fus atterré en face de ses œuvres récentes, où je ne reconnus plus aucune de ses qualités.
Il y avait eu, entre Cynthia et moi, un silence.