Aymeris avait cru entendre le pas de son amie. Ce n’était point elle. Il me quitta subitement et sans me tendre la main.

Je ne devais plus revoir Cynthia à Rome; nous avions été trop loin, elle et moi, dans nos confidences de Londres au sujet d’Aymeris; Cynthia m’avait livré ses sentiments... Combien j’eusse voulu causer ici avec l’honorable Cynthia, la fille d’un Lord, l’élève d’Aymeris et sa gardienne à la fois, devenue une maîtresse qui se cache d’avoir tout sacrifié à un artiste.

Ils n’allèrent ni en Chine ni aux Indes, mais vécurent en Italie et dans le Midi de la France où ils passaient six mois de l’année. J’aurais voulu choisir dans le journal ce qui eût permis au lecteur de suivre, comme je le fis moi-même, les dernières étapes parcourues par mon ami. Mrs Merrymore m’ayant enjoint, comme on le verra, de ne retenir que les fragments où il n’est pas question d’elle, le lecteur ne verra point le ménage dans son intimité.

Furent-ils heureux? Un homme peut-il l’être... si le présent est dominé par les souvenirs d’une sombre existence et la crainte d’un lendemain pire encore que le passé? pour un quinquagénaire à qui le réveil, chaque matin, ramène comme à un adolescent, des promesses, des espérances, l’énergie, l’amour de vivre; le soir l’accable, comme un malade terrassé par la fatigue que lui cause la lumière.

Après ses voyages, Georges revint chez lui, se renferma dans son atelier, écartant de plus en plus ses anciens amis; et il fut à Paris comme dans une de ces chambres noires où l’on voit refléter sur un écran ce qui se passe au dehors.

Retour en novembre 1912 (fragment daté 2 décembre).

A l’horreur de rentrer à Paris, l’angoisse s’ajoute dès l’antichambre, de journaux, de magazines, des cent lettres qu’il faudra passer en revue; l’odeur de la maison à peine rouverte, mélange de la poussière des vieux tapis, de l’haleine fade des bouches de chaleur, et cette vieille «odeur de soi-même» que, tant que vous habitez une maison, vous ne sentez plus; mais dont, au retour du voyage, vous vous demandez: Est-ce donc celle qu’en déposant leur par-dessus dans l’antichambre, les amis respirent? Sentirais-je «le vieux», comme les choses de chez moi? Le gardien de ma maison, ex-sergent de ville, fume sa bouffarde et crache par terre; il faudra toute une équipe d’ouvriers pour lessiver, repeindre. Tout s’en va, rien ne tient plus chez moi si ce n’est les taches qu’on ne peut plus «avoir» avec l’ongle ni la salive, comme dit le bonhomme.

Georges Aymeris rentre pour la première fois à Passy avec sa compagne; deux étrangers, deux intrus dans le silence, l’abandon d’une demeure qui fut celle des Aymeris, et qui ne semble plus être à personne. Les meubles, les portraits, tout ce dont les murs sont encore encombrés, tant de choses qui devraient être chères à Georges, semblent attendues par l’Hôtel des Ventes: elles ont perdu leur personnalité. Il a chassé le dernier de ses anciens domestiques, les témoins; le gardien lui remet les clefs dont le propriétaire ne connaît plus l’usage, la femme de chambre de Cynthia déclare qu’elle ne couchera pas dans cette maison où il doit y avoir des «ghosts» (revenants).

Les lits n’étaient point faits, Georges n’avait pas songé à commander un repas. Lui et Cynthia dînèrent au restaurant, puis allèrent à l’hôtel, pour la nuit. Et c’est ainsi que, ramenant sa compagne sous ce toit, dans ces murs qu’il avait transformés à son goût et pour son propre usage, mon ami était tel qu’un homme venu pour recueillir l’héritage d’un parent, mais qui redoute d’en prendre les charges. Il trouva sa maison hideuse et regretta celle de son père.

D’anciennes peintures de lui, qu’il aperçut dans l’atelier, lui parurent si mauvaises, qu’il n’aurait pas résisté à la tentation de crever deux toiles, si Cynthia ne l’en eût empêché.