—J’ai toujours eu de la bonne volonté, dit-il. Tu m’appelles anarchiste, parce que je parais tout détruire autour de moi; je me suis seulement rebellé contre les centenaires qui se repaissent de la chair fraîche et dont la conception de l’Ordre est inséparable de leur crainte du mouvement, du jugement, bref, de la vie. De même que l’art de la Villa Médicis est la caricature de l’art classique, l’Ordre, dans l’esprit de ces vieillards, est ankylose, paralysie. Ils sont changés en statue, comme la femme de Loth, parce qu’ils se retournent toujours et ne savent regarder qu’en arrière. Ils célèbrent la tradition, et la rompent, plus que nos amis les Futuristes, sans comprendre que la Tradition est, comme je te le disais, la somme de toutes les expériences heureuses où, après des périodes de pauvres récoltes, vient une somptueuse moisson. Ce qu’on appelle Progrès, dans le jargon d’aujourd’hui, c’est le total d’une addition, arrêtée à une certaine date, et à quoi d’autres nombres s’ajouteront, jusqu’à la fin des siècles... Les grandes ères de l’humanité sont celles qui allongent la colonne de ces chiffres. Mais ce progrès, qu’est-ce que ça prouve?
La nuit suivante, nous allâmes, Georges et moi, le long des nouveaux quais, sur la rive droite du Tibre, jusqu’au Ponte Mole, et revînmes au Pincio par la place del Popolo. Avant de remonter à notre banc du Pincio, nous fîmes un détour pour voir la maison de Mme de Beaumont. Georges relisait les Mémoires d’outre-tombe. Il était nerveux, irrité de ce que Mrs Merrymore ne nous eût pas rejoints. Il me parla de ses relations avec elle, depuis la mort de James, et je pensai, un instant, qu’ils allaient bientôt se marier, si un mariage encore secret n’avait pas eu déjà lieu. J’avais cru deviner que l’obstacle avait été l’enfant. Georges me dit:
—J’aurai bientôt soixante ans..., pas tout de suite! Mais, tu sais, après la cinquantaine, ça va vite! Si je n’avais pas été surtout un fils, j’aurais aujourd’hui une femme, sans doute une Française, quelqu’une de mon monde, des enfants, une famille, comme mon ami Michel, et je ne serais point ici, cette nuit, à attendre, comme un jeune homme, un être exquis et adoré, mais dont la réserve et la discrétion sont pour moi plus pesantes, parfois, que ne fut l’autorité de ma mère sur mon enfance. La liberté que me laisse Cynthia tient à une erreur de psychologie, assez rare chez les femmes qui, d’habitude, s’imposent à un homme plutôt qu’elles ne s’effacent derrière lui. Cette liberté dont mon pauvre père, en mourant, m’a dit qu’elle était le plus grand des biens, qu’est-ce donc? Dans ma vie, la liberté ne fut que désorganisation. Je me suis dissous dans une action négative, qui est d’ailleurs un des traits individuels de la nation dont nous faisons partie; nous sommes incapables d’organisation, et il semble que la curiosité universelle d’un Léon Maillac, le dilettantisme qu’il cultivait et par lequel il m’attira vers lui, au moment où je me développais, ne fut qu’un de ces excitants dont l’usage prolongé frappe d’impuissance. Je n’ai jamais eu de direction; néanmoins j’ai toujours obéi à quelqu’un ou à quelque chose. L’indépendance devrait nous permettre de choisir entre nos diverses possibilités, mais «à condition de distinguer la valeur, le rôle, la hiérarchie des forces dont nous sommes doués». Tu vois que je lis ton Ch. Maurras. Quand nous nous sommes liés, toi et moi—je venais de m’échapper et je courais hors de ma cabane, tel un chien qui a rompu sa chaîne; aujourd’hui, je fuis l’état de liberté comme un autre chenil; mais où est mon «centre normal»? Je suis battu, mais je sais pourquoi. Je n’ai pas su m’isoler, cesser de tenir compte de ce qui s’était fait autour de moi, de tout ce qui avait été fait avant moi, ne me référer même grossièrement, qu’à mon seul jugement. Il fallait mentir, ils sont obligés de mentir, ceux qui ont quelque chose à sauvegarder. Je n’ai pas assez menti, parce que j’étais toujours amoureux et qu’en cédant à des mobiles sentimentaux ou à des habitudes congénitales, j’ai cru, par besoin de noblesse morale, obéir à ma volonté ou à ma raison. Quelle confusion! J’ai cherché à mettre d’accord ma conduite et mon intelligence. Et je me retire après la défaite de cet orgueil, qu’orgueilleusement encore j’avais voulu et cru vaincre en moi.
Cynthia m’a pris, comme les autres me prirent, pour un dilettante, au lieu de voir en moi un ouvrier, un homme de bonne volonté. Cynthia, par pitié pour le malade qu’elle me croit être, a dit adieu à sa famille, à son monde, à son pays, et elle ne m’abandonnera plus. Compromise à ses yeux et aux yeux des siens, elle a choisi de me suivre. Nous sommes venus à Paris, j’ai entr’ouvert ma maison, Cynthia s’y est installée auprès de moi et ne se montre à personne, sauf à Darius Marcellot; mes tantes sont mortes à quelques mois de distance. Cynthia est mon épouse, mais elle n’est pas et ne veut pas être Mme Aymeris, par respect, je le crois vraiment, oui, par respect pour notre liberté!
Et Aymeris éclata de rire en répétant le mot liberté.
—Mais toutes les grâces et le charme et les soins délicieux dont elle m’entoure, le bonheur qu’elle me donne, rien n’empêche que... j’ai manqué ma vie d’artiste. Ah!...
| · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · |
Au bout de tant d’années, je ne sais pas, en vérité, je me demanderai toujours ce qui l’a attachée à moi. Après une première et désastreuse expérience d’amour, peut-être avait-elle redouté de se laisser prendre une seconde fois; ce qui ne l’a pas empêchée d’aimer James, plus que je ne l’aimais. La vie est plus forte que nos morales, il faut s’y abandonner, puisque... enfin, mon cher, tu vois comment notre roman se termine?...
Il s’arrêta, regarda si quelqu’un venait.
—Tu sais comme les goûts de Cynthia et les miens sont pareils; nous nous plaisons ensemble, nous voyagerons pour satisfaire un besoin de tout connaître; nous irons aux Indes, en Chine, mais je possède aujourd’hui la certitude qu’elle ne me connaît pas...