—Je t’arrête!—dit-il—je ne me plains et ne souffre de rien. J’aime trop la vie pour me plaindre, je regarde et cela me suffit. Je voyage, je suis parfaitement heureux hors de chez moi; nous sommes au seuil d’un siècle où chacun devra être chez lui partout; époque d’individualisme forcené, au sein de collectivités confondues et haineuses. Mais, bast! qu’y pouvons-nous? Pris entre deux tendances contraires, l’individu a, plus que jamais, besoin d’indépendance, d’affirmer son moi au milieu d’une société qui l’englobe, où il se débat et joue des coudes comme quelqu’un qui étouffe dans une panique. Les races, les nations se fondront les unes dans les autres, la science inventera des moyens de plus en plus nombreux de communication, de pénétration, d’échange rapide, d’unification; la doctrine du «nationalisme intégral» deviendra une élégance impossible: et que nous reste-t-il, à part cette doctrine? L’exutoire du Socialisme, du Pacifisme, la chimie de l’Internationale avec ses explosifs. Duquel de ces deux rêves l’avenir fera-t-il une réalité? Tant que la société sera en gésine (ce que j’appelle anarchie, peut-être parce que je suis une branche de l’arbre qu’on est en train d’abattre), l’individualisme dont nous sommes si jaloux, en art, le droit à l’indépendance, la fameuse «personnalité»—on nous en rebat les oreilles! sont en cette phase comme les lilas qu’on fait blanchir en les privant de lumière et d’air: fleurs vite fanées après qu’elles ont répandu leur parfum amorti. Si nous rejetons la règle, refusons les disciplines, est-ce parce que chacun de nous espère avoir plus d’indépendance dans cette société sans maîtres, sans «directives»? Ecoutons les théoriciens, même s’ils divaguent parfois... essayons de tout, mais sans espoir d’un Etat organisé, despotique, comme la France, sous Louis XIV, encadrant l’individu, le soutenant développant la personnalité de celui qui avait quelque chose à créer... L’Académie royale de France, à Rome, fut une institution qui eut sa raison d’être. En aura-t-elle encore, quelque jour à venir? Peu probable! Cette capitale moderne, la Rome couronnée par le monument de Victor-Emmanuel, des milliards furent enfouis en ses quartiers neufs, qu’une folie nationaliste a bâtis. Rome ne devait plus, ne pouvait plus être la capitale du royaume, ne se trouvant sur aucune ligne stratégique mais située hors du champ de l’activité italienne. Le denier de Saint Pierre fut mis à contribution, le Pape connut la gêne, de grandes familles furent ruinées par l’entêtement des mégalomanes qui, dans ces lieux historiques, tentèrent de recommencer l’histoire. Exemple à méditer!... Une autre fondation sera faite, peut-être, pour les besoins de l’art, mais ailleurs, et dans un esprit autre... si la vie est un éternel retour; pourtant ce qui est fini ne recommence jamais pareil à ce qui fut. Pour moi la Villa Médicis est morte, comme la cité antique qui dort à nos pieds... Cette Rome, si je l’aime et l’admire, elle ne m’enseigne plus rien; j’y suis comme le piéton sur la route, et qui s’arrête pour contempler le couchant, mais je ne me fixerai point ici, je ne me fixerai plus nulle part, je veux voir autre chose, j’irai plus loin, et j’oublierai plus loin ma halte d’aujourd’hui. Tu m’as surpris en compagnie des futuristes, rappelle-toi ce que j’ai dit du futurisme aux «passéistes» de la villa Médicis. Entre les uns et les autres, comment balancer? Les futuristes sont, du moins, en train de vouloir quelque chose, ils font des manifestes!... Les autres ne veulent rien et agonisent. Pourquoi se lamenter sur des ruines? Eux, ils aiment trop la vie pour avoir... du goût; quant aux tendances, j’ignore le sens de ce mot.

J’objectai à Aymeris qu’il n’était plus à l’âge où l’on croit au nouveau, en art, comme les jeunes gens qui prennent si souvent pour tel ce qui est «du déjà vu», un peu corrigé et rafraîchi au goût du jour. Il me répliqua:

—Cela, c’est un argument dont usent les doctrinaires, comme d’un moyen de défense, s’ils se sentent menacés. Si fait! et ne jouons pas sur les mots: les hommes produiront du nouveau, le nouveau est le résultat d’une succession d’efforts, de recherches parfois longues. Elles semblent vaines par elles-mêmes. Malheureusement, aujourd’hui, le manifeste et la théorie précèdent l’œuvre; or la théorie devrait se fonder sur l’œuvre. L’artiste de génie est inconscient. Mais, après tout, prouvera-t-on que la beauté des œuvres d’art actuelles n’égale pas celle des plus consacrées? Celui qui pour la première fois, et sans préparation, lirait une pièce de Shakespeare, qu’y verrait-il? Tu me fais dire des truismes...

Nous sommes dans une période de recherches; nous devrions nous cacher pour produire, ne montrer à personne ce que nous faisons à moins d’y être contraints, et surtout cesser de travailler dès que nous n’y éprouvons pas le plaisir qui enfante... l’Œuvre. Cultivons notre lyrisme intérieur, et vive la joie, dans les ténèbres du Devenir!

Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain, après qu’Aymeris eut poussé ce cri d’allégresse, qui retentit encore dans mon cœur comme les rires d’un pandémonium. N’est-ce pas, d’ailleurs, par ses contradictions et son impuissance tragique à se mettre d’accord avec lui-même, que Georges représentait pour moi un type de Français de son temps, ou plutôt de sa classe si menacée? De même que ses mouvements étaient les réflexes de certains gestes de ses aïeux, ses idées demeuraient étrangement dépendantes des sentiments ataviques. Il s’était battu contre des spectres, avait livré une guerre de cinquante ans contre un certain lui-même, dernier héritier de tant d’Aymeris dont la généalogie remontait loin dans notre histoire, ces grands bourgeois, ou ces hobereaux, ayant tenu chacun sa place dans une société hiérarchiquement organisée. Les efforts de Georges pour se faire la sienne, en pleine désagrégation sociale, étaient aussi vains que spasmodiques. Son intelligence, sollicitée par l’inconnu et le nouveau, désireuse de s’accroître et de s’enrichir par tous les spectacles et toutes les sensations—et Aymeris cultivait comme un malade son inquiétude—il lui manquait à un degré rare, la méthode par quoi la raison corrige les excès de la sensibilité. Au point que je doutais parfois de cette intelligence sur laquelle je m’étais peut-être mépris... Je parvenais mal à joindre les différentes parties de sa personne morale. J’avais si bien cru le connaître et sa figure s’éclipsait pour moi!

Le tort essentiel du principe de liberté, c’est de prétendre suffire à tout et de tout dominer. Il se donne pour l’alpha et l’oméga. Or, il n’est pas l’alpha, dis-je à Georges Aymeris, songeant à Ch. Maurras que je lisais alors.

Le soir suivant, il ralluma notre conversation de la veille pour corriger ou expliquer certains de ses vagues propos. Il avait parlé d’anarchie d’un ton que je prenais pour de l’approbation; je lui avais dit:—Qu’es-tu donc, mon pauvre Georges? Un anarchiste à rebours, un romantique, un réaliste, un traditionnel, un «évolutionniste»? Ce dont tu manques, plus encore que d’une méthode, c’est d’une Religion, l’Essentiel.

Et je lui rappelai les phases du périple qu’il avait, depuis notre rencontre à Cannes, accompli, en art moins encore qu’en politique et en sociologie. J’aurais craint de l’attrister par le souvenir de James dont il avait songé à faire un «citoyen du XXe siècle», quand nous sortions à peine de l’affaire Dreyfus. Georges, en ce temps-là, quoique irrité par les tendances nouvelles de l’atelier Carrière, et le germanisme envahisseur, n’en avait pas moins fréquenté «l’Etoile bleue» de Levallois-Perret, les «Soirées ouvrières» de Montreuil-sous-Bois, avec Véra Starkoff, le «Germinal» de Nanterre, «l’Egalité» de Maria Vérone, et «la Pensée libre» d’Arcueil-Cachan. Il avait été de ces bourgeois intellectuels sans qui les U. P. n’auraient pas pu se créer ni vivre.

Georges cita d’autres U. P., avec un rire moqueur: l’Emile Zola du XXe arrondissement, La Semaille, La Gervaisienne.