Et poursuivant une idée qu’il n’avait pas encore exprimée:—Si l’on pouvait être, au milieu de la foule, comme un bouchon de liège sur l’océan!...
Georges aperçut une lumière à une fenêtre de l’Académie de France, tandis qu’il reprenait un récit du dîner futuriste, et, au milieu d’un couplet sur les théories nouvelles, qu’il approuvait comme l’esthétique d’une époque négative:
—Il y a donc encore quelqu’un qui remue, là dedans?
Je lui rappelai Passy, ses parents, les êtres chers de son enfance, la tradition que les Aymeris incarnaient. Il reprit:
—Ne me parle pas de tradition. Sommes-nous comme Charles Maurras, qui se reproche de n’avoir pas soutenu l’Académie de France, la Comédie française, l’Académie française, et cætera? Est-ce notre faute, si ce que nous devrions défendre n’est plus viable? La tradition est bonne pour planter des choux, labourer, et encore assure-t-on que nos paysans du Calvados s’entêtent à des traditions absurdes. Et si nous parlions de famille... où serait la tradition?
Et dans une grande émotion, Aymeris me conta ceci:
—Mon ami Michel, mon condisciple du Condorcet, fils d’un emballeur, celui que chaque matin je prenais dans ma voiture, Michel donc s’est marié avec une Dijonnaise, la nièce de son patron-imprimeur; traversant Paris, Michel est venu chez moi avec Madame Michel. Nous avons déjeuné ensemble au restaurant. Michel est toujours le même, aussi intelligent que jadis, et je ne m’étais point trompé sur son compte.
Mais sa femme! Oh! celle-là! Il faut beaucoup de courage à un homme pour lier sa vie à une telle matrone; Michel a eu ce courage. Les Michel ont déjà trois enfants; l’aînée était avec nous, car j’avais choisi l’heure de midi, craignant, si nous dînions ensemble, l’ennui d’une longue soirée, où nous n’aurions rien à nous dire. Or, Madame Michel fut assez causante pour que j’aie pu deviner ce qui unit ces braves gens, et ce sont les seuls liens qu’on ne brise pas. Ai-je été jusqu’à envier le sort de Michel? Michel n’est plus poète; ses vers étaient médiocres; or il paraît que ses livres d’histoire font autorité. Il a donc trouvé sa voie; la carrière de Michel m’eût-elle paru plus tentante que les appas de son épouse? Michel n’a rien du «bourgeois de Bruges», il se contente d’une femme dont les proportions sont celles de trois commères, mais si sa légitime ne lui inspire pas des poèmes lyriques, elle classe ses documents, recopie ses manuscrits, comme Madame Vinton-Dufour nettoyait les pinceaux de M. Vinton, lui faisait la lecture et posait pour lui. Mais à chacun, une épouse assura cette paix, cette sécurité, faute de quoi je suis devenu ce que je suis. J’aurai connu deux ménages parfaits: le ménage Vinton-Dufour et celui de mon brave Michel.... Nous avons été bien mal élevés! Le dimanche nous demeurions sur le parvis du temple par horreur des ténèbres, et craignant la monotonie du service. Nous nous y serions habitués! Le bon fidèle ne reçoit pas la communion aux grand’messes en musique, mais à la messe basse des servantes; aux offices chantés, il chante avec la maîtrise, les paroles latines qu’il sait par cœur, il ne les comprend point....
Georges Aymeris ne m’ayant point encore parlé de Mrs Merrymore, et comme j’ignorais la situation présente de mon ami, ses espérances, ses projets, j’escomptais une autre promenade nocturne pour qu’il me les confiât, et détournai le cours de sa songerie mélancolique.
—Pourquoi dis-tu, Georges, que les principes que nous devrions défendre ne sont plus viables? Ce n’est point notre faute, assures-tu? Mais ne sommes-nous pas tous un peu responsables de cette faillite? Ce sont les artistes, les «intellectuels» qui ont créé l’anarchie, dont tu te plains plus que quiconque....