Mais il poursuivit sans même m’entendre:

—Il ne s’agit pas de moi, mais de tous les artistes qui ne voient plus la nature, ou croient l’apercevoir au travers des œuvres du passé... et sous une forme abolie. Nous sommes de vieux enfants chargés de chaînes lesquelles nous ne voulons ou ne pouvons pas briser. Parfois, je me demande si le sens des valeurs a disparu pour toujours avec l’humble critère dont nous usions en face de nos ouvrages, à la façon dont un couvreur juge une couverture, un gobelin une tapisserie, un ébéniste un meuble, Michel-Ange ou Vinci un dessin ou une fresque. Tout cela: aboli! Tous métaphysiciens! A quoi bon nous entêter à faire de la peinture? Je ne sais plus, je ne sais plus!... Et pourtant je croyais avoir quelques mots à dire...

J’interrompis encore Aymeris:—Il nous reste notre sentiment, notre goût... Pourquoi abdiquerions-nous?

—Nous ahanons sous le poids des encyclopédies dont le cerveau des hommes n’est plus de force à entreprendre la lecture... Le cercle des connaissances humaines s’est trop agrandi depuis un demi-siècle, «il ne reste plus rien dans ce ciel décrit dans les antiques cosmogonies... une étoile qui ne brille plus que d’un éclat rouge et fumeux, va bientôt mourir...» Notre globe va peut-être devenir un cube! Pourquoi pas?

Après une pose, Aymeris, avec un rire mauvais, s’écrie:—En nous attardant, nous sommes dans le saugrenu! la vie de l’artiste n’est plus possible; si du moins il pouvait rester anonyme comme ces ambulants de jadis, dont l’on retrouve, en de vieilles demeures provinciales, des portraits qui vous émeuvent autant qu’une présence: une main, un visage dont la forme et l’expression sont un langage que comprennent tous les hommes! Mais prétends-tu mettre encore la main sur un homme naturel? Aujourd’hui, las comme nous le sommes, toute petite secousse nouvelle compte plus pour nous que la Beauté.

Et c’étaient les mêmes paroles qu’Aymeris m’avait dites jadis avec humeur, après la lecture de quelque article de critique. Mais cette belle nuit romaine, le grave paysage alentour, donnaient une sorte de solennité à ces variations sur des thèmes rebattus que l’artiste oublie, dès qu’il tient un pinceau à la main, le ciseau ou la plume.

Je l’interrompis:

—Alors tu renoncerais à la peinture? Sur la place d’Espagne, tu paraissais pourtant, ce matin, appliqué comme un étudiant, quand les gamins posaient autour de la fontaine. Oui, je t’ai surpris, farceur!

—Tu m’as donc vu? Je ne cache que mon étude, celle-là tu ne la verras pas! Oui, je suis plus que jamais enivré, parmi ces inconnus qui vont et qui viennent, qui filent comme des étoiles. Je m’étais promis de n’ouvrir ma boîte à couleurs qu’en arrivant à Naples où nous nous rendons, Cynthia et moi, pour continuer ma série de grandes agglomérations populaires: Darius attend, il nous faut gagner notre pain! Cette place d’Espagne qui évoque fâcheusement Gustave Doré et Henri Regnault, mais embellie par des tramways et des fiacres pareils à ceux de Bruxelles, cette vie moderne «unanime», me donne envie d’essayer quelque chose. Si j’avais vingt-cinq ans, je crois que je peindrais l’abominable monument Victor-Emmanuel, l’antique Piazza Venezia, ses bavards lents et affairés qui, avec leurs têtes de marchands d’oranges, se prennent pour les glorieux Romains de la République... dont ils ont, accordons-leur cela, le profil de médaille... mais fruste et abâtardi... Les hommes sont toujours épatants, avec leurs misères, leurs tares, «leurs péchés capitaux», écrivais-je d’Amérique!... Je ne me lasse point encore de regarder ces somnambules qui se remettent à table deux ou trois fois le jour, se déshabillent le soir, se rhabillent le lendemain, recommencent la même pantomime, et font l’amour. Se demandent-ils à quoi ça sert et où ils vont? Ils n’ont pas d’esthétique, eux!... mais... si pardon... ils ont un goût aussi, les misérables! Dire qu’il me faudra encore affronter le public, notre juge! Oh! le public! C’est lui qui a empoisonné l’art. Si j’écrivais, mes livres seraient tirés à trois exemplaires. Mais quand on est peintre, on expose, et voilà le hic! Diable de Darius Marcellot! Quant à toi, je te mets d’avance à la porte de mon exposition! Non, non, non! Ne prenons plus l’Art au sérieux... pour le moment!