Je me rappelle très bien, et notai hâtivement ce que me dit Georges Aymeris pendant toute la nuit, car l’aurore nous retrouva là sur ce même banc. Ce fut l’une des dernières conversations longues, fraternelles, paisibles, que nous devions avoir ensemble. Georges me raconta, cette nuit-là et les suivantes, la plupart des choses que je sais sur son enfance et sa jeunesse, ce que son journal ne mentionne pas; dès lors, j’eus, plus qu’avant, la certitude qu’il n’aurait jamais dû quitter Paris, ni sa maison; partout ailleurs, il était un errant, point à la façon de ces étrangers, de ces Anglais, surtout, qui emportent leur «home» dans une valise, en quelqu’endroit où ils campent—mais un pauvre homme qui cherche à mille lieues ce qui était sous sa main; un déraciné volontaire; intelligence en déroute, dédaigneuse ou ignorante de l’élémentaire hygiène, qu’après la Règle de Passy sa maturité tardive et incomplète rejetait. Dès que le besoin d’être aimé l’emporte sur la puissance d’aimer, l’homme qui exige de la part des femmes ce que peu d’entre elles sont capables de donner, celui-là se met sous leur tutelle, ou simplement, s’il cesse soudain de leur rappeler qu’il est le maître, devient la victime de sa tendresse.
Trop de fois, comme il lui fallait prendre une décision et que je l’en hâtais, je l’avais entendu répondre un «oui» brusque et indifférent, dont je sentais la politesse et la fragilité, ce «oui» étant contraire au désir de Georges. Je savais qu’un «non» invaliderait demain cet acquiescement; en définitive, rien ne le contraignait à agir contre sa volonté... Ce dont il se cachait ensuite plus par crainte que par orgueil. La multiplicité de son point de vue chargeait son discours, comme feraient des poids presque égaux dans les plateaux d’une balance folle.
Nous étions près de la villa Médicis, que deux pensionnaires, un peintre et un sculpteur, avaient fait visiter à Aymeris, où ils avaient voulu l’attirer pour recevoir ses conseils. Georges pour qui ces jeunes gens étaient dépourvus de toute compréhension artistique, leur avait dit gravement, après une rapide inspection de l’atelier:—Vous savez, moi, je crois au futurisme! Quittez cet antre du «passéisme».
Avec le statuaire, il avait émis, sardonique:—Etudiez donc les monuments funéraires, au Campo Santo de Gênes. La sculpture n’a plus d’emploi ailleurs que sur les tombes où l’on peut vêtir, à la mode du jour, des pleureuses et des veuves inconsolables. Ou bien, devancez les futuristes... la statuaire de demain se fera en boîtes à sardines et ressemblera plus ou moins à la mécanique. Il y a des Russes qui y réussissent assez bien... Connaissez-vous l’illustre Archipenko?
Et comme quelqu’un voulait lui faire entendre la musique d’un autre pensionnaire compositeur:—Est-il «bruitiste»? avait interrogé Georges. Sinon, indésirable!
Ces propos ayant été rapportés aux camarades et au Directeur de l’Académie, l’on pria Aymeris de ne plus venir troubler le sommeil sans rêves des lauréats qu’envoie la République sur les bords sacrés du Tibre. Georges, qui aimait Rome passionnément, Rome qu’il avait connue tard et après toutes les autres villes de l’Italie, il la voyait comme cette rue de Montmartre qui passe sur un cimetière: la rue Caulaincourt devenait pour lui un symbole que son ironie appliquait à lui-même, dans sa crainte que notre époque ne produisît plus rien avant qu’un cataclysme cosmique ne redonnât au genre humain les yeux d’un nouveau-né.
Je ne lui parlai pas sans malice des «futuristes» italiens, du manifeste de Marinetti, sachant, depuis le dîner à la trattoria, qu’il les fréquentait; et même, quelqu’un me l’avait dit, ses tableaux marquaient des déformations saugrenues.
Il s’écria, d’un ton dont je ne savais parfois s’il était sérieux ou ironique:
—L’Art contemporain est semblable au Forum et à ces ruines que le Professore Boni commente devant les touristes allemands. Regarde autour de toi, considère la Ville aux Sept Collines, superposition de terres faites de briques, de pierres et de marbres amalgamés par les siècles. La Chapelle Sixtine se lézarde, elle s’effondrera bientôt. Ce ciel au-dessus de nous est si beau, ce soir! Michel-Ange y compta quelques étoiles de plus ou de moins qu’un astronome n’en compterait aujourd’hui, et c’est le même firmament où des mondes apparaissent et disparaissent, qu’importe? La statue dorée de Victor-Emmanuel, vue d’ici, semble aussi haute que le dôme de Saint-Pierre; pour les Romains d’aujourd’hui, elle est riche de plus de sens et de beauté que le tombeau des Médicis, que le Jugement dernier de la Sixtine; une cheminée de fabrique a plus d’éloquence pour nous que l’Aiguille de Cléopâtre, ou que l’obélisque de Louqsor. Gabriel d’Annunzio dédiera des strophes sublimes au Mémorial de Victor-Emmanuel. L’Art n’est plus qu’un prétexte à gloses, à dissertations. Les œuvres du passé, telles qu’elles parviennent à nous, ne sont plus que des documents historiques,... et la fleur de notre génie moderne est comme celle de ces rosiers que, chaque saison, Signor Boni remplace dans les jardins du Forum: ils fleurissent et meurent dans un sol où les racines ne se développent plus... La terre manque d’engrais; attendons qu’on la retourne, qu’on la laboure, nous la fumons de notre propre substance! Chez nous, dans la campagne normande, le paysan, en automne, fait tomber dans le sillon que creuse sa charrue, le colza vert encore, et qui engraissera le champ où l’on sèmera demain le blé pour l’an d’après. Tu m’as surpris avec une bande de futuristes? Pourquoi pas? Tout le monde est intelligent, tout le monde parle bien, surtout s’agit-il de démolir! Démolir! démolir! En attendant qu’il s’agisse de reconstruire, faisons des théories, l’œuvre viendra plus tard, après nous peut-être... Moi, je suis d’un autre temps... je comprends le passé, je l’aime, je lui appartiens comme le professore Boni... Mais je prévois aussi l’avenir. Combien voudrais-je appartenir à demain! J’attends, j’écoute... Le sol tremble. Allons! causons, écrivons des traités, faisons des conférences... Mais ne peignons plus que pour nous-mêmes, pour nous oublier...
Je lui dis en riant:—Veux-tu me donner à entendre que tu t’assieds... entre deux chaises?