ÉPILOGUE
EN 19... à Rome, je marchais le long du trottoir, dans une petite rue qui aboutit à la place d’Espagne, quand, immobilisé par la foule, j’aperçus un landau arrêté où une dame peignait. Le cocher écartait avec son fouet quelques gamins qui s’apprêtaient à grimper sur les essieux. C’était Mrs Merrymore. Elle tourna la tête, me vit et, comme je la saluais, me fit de la main un gentil appel. Je m’avançai avec la seule intention d’être courtois, et comptant à peine lui parler d’Aymeris dont je n’avais point eu de nouvelles depuis la mort de James. Après m’avoir confié la garde de ses cahiers et de son journal, Georges avait disparu; aucun de nos camarades ne l’avait revu, sauf peut-être Darius Marcellot, pensions-nous, qui entourait de mystère un séjour dans une maison de repos, en Suisse. Notre ami aurait, aussi, fait une cure à Wiesbaden chez un neurologue célèbre, puis en certaine villa au bord du lac de Constance, où Mrs Merrymore aurait établi le malade, avec défense de lire, d’écrire, de travailler d’aucune façon.
—Asseyez-vous près de moi,—me dit Mrs Merrymore, un peu hésitante et confuse.—Vous n’interrompez pas un bien bel ouvrage, car je suis ici, comme gardienne, à petite distance de Monsieur Aymeris; dans ces conditions, je ne fais rien de bon!... Monsieur Aymeris est là, dans une victoria, genre d’atelier dont il a pris le goût à Londres, quand il exécutait sa série «Heures de la Tamise». Je le préviendrai que vous êtes à Rome... J’espère qu’il consentira à vous voir, mais j’aimerais mieux que ce ne fût pas encore ce matin, ni dehors... Il a laissé pousser sa barbe, il est tout blanc, porte des lunettes qui le défigurent et il se croit «inreconnaissable». Il vient d’être si malade que je ne suis jamais tranquille. Heureusement, il est dans une période de production, il fait même des choses très intéressantes, des études pour une autre série des grandes villes. Mais il ne vous montrera rien: il ne montre plus sa peinture. Monsieur Marcellot espère qu’il se décidera à exposer un ensemble, probablement en Amérique ou en Allemagne... il ne s’agirait ni de Londres, ni de Paris, lieux trop pleins de souvenirs pénibles et où l’étonnante évolution accomplie par Monsieur Aymeris depuis son dernier chagrin dérouterait ceux qui l’ont toujours connu: douteraient-ils de sa sincérité?
Je demandai à Mrs Merrymore si c’était sous son influence qu’il avait tant «évolué». Elle m’assura qu’elle n’en exerçait aucune sur lui, que cette transformation datait de Florence; mais je devinais trop qu’elle aussi, et dès le début de ses relations affectueuses avec notre ami, par son silence avait incité Georges à douter de ses qualités les meilleures, selon moi, et qui étaient une vision directe de la nature, une expression naïve, sans «cérébralité» ni littérature.
Mrs Merrymore, tout en causant, observait Georges; il faisait poser, sur la margelle de la fontaine centrale, des enfants et des hommes. Les fleuristes, sous de vastes parasols et des tentes, complétaient leurs étalages; le soleil embrasait les maisons rouges qui bordent les marches de l’escalier par lequel on monte de la piazza à la Trinita dei Monti, un des rares aspects immuables de Rome, en dépit de la municipalité et de la civilisation.
Mrs Merrymore reprit:—Oui, Monsieur Aymeris se livre à une interprétation très libre de ses modèles, il déforme la nature; d’ailleurs Rome l’inspire moins que Venise et Naples, où nous nous rendrons bientôt. Nous sommes en route, partis de Provence où nous avons passé l’hiver. Depuis que je vous ai vu, Monsieur Aymeris est devenu voyageur, de sédentaire qu’il fut toujours, comme vous autres Français, et si j’exerce sur lui quelque influence, ce serait en ce qu’il se déplace plus volontiers. Je lui prouvai que tout, sur terre, est facile à atteindre, que l’hôtel est la véritable habitation des hommes de notre temps.
Je me retirai sans avoir eu l’adresse d’Aymeris, Cynthia ne me l’ayant pas apprise, et ne m’invitant point à ce que je m’en informasse. Un soir, dans une trattoria du Transtevere, comme je commandais un repas à l’italienne, dans la salle commune où des bourgeois et des artistes mangeaient leur «minestrone» et leurs «spaghetti», en lisant le Corriere della Sera ou la Tribuna, le patron, Giuseppe, me fit un signe, de l’épaule, et désignant le coin d’où partaient des cris et des rires:—Monsieur ne connaît pas l’artiste parisien qui dîne avec ces messioûs de la Secezione? Messioûs les foutouristes sont mes clients, je leur réserve un salon à part.
Il nomma Aymeris parmi eux et, en me retirant de bonne heure, j’aperçus dans une épaisse fumée de cigares, Georges et Cynthia au milieu des coupes de vin mousseux et de douzaines de bouteilles à l’enveloppe de paille; un jeune homme qui ressemblait à un Christ tenait un discours, sans doute révolutionnaire. J’écoutai, mais ne compris pas très bien. Georges, à ce moment, sortit, traversa le couloir au bout duquel je m’attardais en curieux sous un bec de gaz; je reculai dans l’ombre; Georges vint à moi:—Quelle chance! me dit-il. Ne te cache pas. Puisque tu es ici, tu vas nous délivrer, mon amie et moi, de ces bougres-là! Je ne suis plus assez robuste, ni jeune, pour ces repas bruyants qui durent jusqu’au matin. Puisque je te tiens, allons faire un tour avec Cynthia vers le Colisée, c’est aujourd’hui pleine lune... Dis donc: j’espère que tu n’as pas lu mes élucubrations? Qu’as-tu fait de mes «cahiers»? D’ailleurs ce ne sont pas les vrais.
Aymeris était en effet méconnaissable, il avait vieilli de vingt ans. J’avais lu son journal qui m’expliquait «bien des choses»—mais... à sa façon. Il y avait en lui de l’histrion et du simulateur.
Une fois dehors, nous nous perdîmes dans les ruelles noires, il pleuvait un peu; Cynthia voulut rentrer à son hôtel, nous l’accompagnâmes; puis le ciel s’éclaircissant, Georges et moi déambulâmes à l’aventure. Nous fûmes soudain au Pincio où, las de notre marche, nous nous assîmes sur un banc d’où l’on découvrait toute la ville basse, les dômes, comme un troupeau dont Saint-Pierre serait le berger, sous la coupole bleue du ciel que la lune éclaircissait, assombrissait, selon le caprice des nuages. C’était en avril, il faisait chaud et orageux.