Lady Margaret, fille de l’hôtesse, et ses jeunes sœurs étaient sur le porche du château. Elles s’emparèrent de Georges, plus ébahi que sa nourrice... Ce séjour à Oxlip Hall fut un autre rêve...
Le «french boy» dut paraître un stupide:—Tu ne desserres pas les dents,—lui disait Nou-Miette. Il fut accaparé par ses nouvelles camarades dans la salle d’études. La gouvernante, Mlle Dubois, mit la Bourguignonne au courant des usages; ils n’étaient pas ceux de la maison Perrot de Tourville. Nou-Miette mangerait avec les upper-servants[12].
Le château, du style Tudor, s’adossait à des ruines tapissées de lierre et de mousse. Jetés sur des douves, des ponts donnaient accès dans les jardins. Aux écuries, aux chenils, un peuple de palefreniers, de piqueurs et leurs femmes, rompaient de leurs voix le silence de la forêt; des faisans essoraient en poussant leur cri rauque, les chiens aboyaient, les corbeaux croassaient dans les sapins. Trois fois la semaine, c’était la chasse à courre, tout le pays était au rendez-vous, on se serait cru sur la pelouse de Lonchamp, n’eussent été les habits rouges. Le marquis, frère aîné des camarades de Georges, maître d’équipage, si parfois il honorait Oxlip Hall de sa présence, botté, le fouet en main et la pipe à la bouche, les enfants ne déjeunaient point à table. Georges se serait volontiers enfui quand on lui disait que le marquis souhaitait de le voir, qu’il y aurait un poney pour lui, qu’il pourrait suivre la chasse, et Georges préférait les jours ordinaires, l’école, les cottages de paysans, «tenants[13]» d’Oxlip Hall, le village, le fief de la douairière qui en faisait le tour chaque matin. Il aimait la galerie de tableaux, les portraits d’ancêtres, la bibliothèque, les vitrines et les mappemondes sur leurs trépieds d’ébène; il se régalait au lunch intime de deux heures, avec les quatre entremets classiques, les gelées translucides, l’«apple tart», la crème de Devonshire qu’on mange avec la rhubarbe ou des pruneaux. Les enfants avaient avec la douairière une liberté respectueuse; c’était charmant aussi d’aider la marquise à découper, puis à coller sur un paravent des vignettes dont on compose de savantes arabesques—travail alors à la mode en Angleterre—ou de dévider les laines de la tapisserie, de s’asseoir, crayon en main, devant quelque trésor de la collection.
Au début, Lady Ethel et lady Margaret l’avaient choyé comme un toutou, disait Nou-Miette; bientôt, l’apparence débile de Georges, cette timidité que les enfants d’Angleterre ignorent, sa maladresse aux jeux, éveillèrent leur ironie, puis leur mépris. Georges leur avait parlé de Jessie avec tendresse, sur quoi lady Ethel l’avait traité d’impertinent.—Quoi? la sœur de votre governess est comme une sœur à vous? Mais est-elle donc une lady?
En plein enivrement des splendeurs de ce château, Georges ainsi reçut un nouveau choc, lui qui, trop tôt rebuté par les réponses faites à ses questions sur la vie, s’évadait depuis peu dans des régions où rien ne ressemblait à ce qu’il avait connu en France.
Il existe donc partout des cloisons qui nous séparent les uns des autres? On ne pouvait donc pas aimer une Jessie? Papa et maman la lui avaient pourtant permise, cette affection fraternelle! Et lady Ethel et lady Margaret, dans ce domaine des Fées, parlaient comme tante Caro et tante Lili! Georges s’écarta de ses camarades d’Oxlip Hall, comme d’un cheval qui se cabre. Ce château à créneaux qu’il avait d’abord cru ne plus vouloir quitter, combien avait-il déjà l’envie de n’y plus être! Vues d’en bas et telles qu’il les découvrait, ces choses majestueuses dominaient trop sa taille; cet édifice social, cet appareil féodal, ces mœurs aristocratiques l’opprimaient à son insu, autant que le Passy des centenaires. Il se sentait trop loin de Nou-Miette et n’osait pas réclamer, parce qu’elle était à l’office, où il l’aurait voulu rejoindre à l’heure des repas. Il ne respira à son aise qu’en retrouvant Walton Place et sa Jessie, qui lui avait tant manqué à Oxlip Hall. Devant la grille noire de l’humble jardinet, un facteur tirait de son sac de toile des feuilles légères pliées, sans enveloppe, et à l’adresse illisible: des lettres venues de Paris, à travers les nuages.
Le siège allait prendre fin, des émissaires de M. Aymeris apparurent à Walton Place; l’organiste de l’église Saint-Roch, d’abord, puis l’abbé Gélines. Ces messieurs avaient pu, grâce à leur brassard d’ambulanciers, franchir la zone des armées, au delà des fortifications. Ils étaient chargés par les Aymeris du rapatriement des émigrés. M. Vervoitte, l’organiste, rapporterait des nouvelles de Georges; l’abbé se reposerait à Londres jusqu’à ce que le retour fût sans péril. L’abbé Gélines, qui s’était, pendant la guerre, conduit en héros, atténuait ses descriptions autant par modestie que pour ménager la sensibilité des enfants; mais ses récits étaient pathétiques, dans leur naturel, et faisaient pleurer les exilés.
Les chemins de fer redevenant praticables pour les civils, la smala allait rentrer dans Paris rouvert. On fit halte à Boulogne. Les rafales de mars balayaient les rues. Georges tomba malade, pour s’y être exposé en allant à la cathédrale où l’abbé disait la messe.
Après cette longue séparation du fils «bien forci», écrivait Nou-Miette, allait-on, si près du poteau, manquer le but? La famille en fut quitte pour la peur.