Georges Aymeris m’a raconté très souvent la guerre de 70. J’avais même fait copier des fragments de ses souvenirs.

Il note:

Mon père entreprit le voyage, encore long et difficile, de Paris à Boulogne, dans sa hâte de revoir son «boy» de Londres. J’avais grandi, j’étais moins pâle, malgré mon dernier accroc, et je m’étais métamorphosé en un petit homme vêtu à l’anglaise, un travelling cap[14] sur la tête, complètement méconnaissable, mais toujours grave et sans expansion.

—Pourquoi maman n’est pas avec vous? demandai-je avant d’embrasser mon père.

Ce «vous» était une nouveauté britannique.

Ce revoir fut d’autant plus douloureux pour mon père et pour moi que nous en avions davantage escompté le plaisir. Je n’étais ni enfant, ni adolescent, mais un être singulier «venu trop tard au monde», comme mes tantes le disaient à papa: «Alice et toi ne serez jamais un père et une mère pour le tardillon.»

—Pourquoi maman n’est pas avec vous?—J’essayai en vain de faire oublier cette malencontreuse phrase, maladroit et défiant, comme jadis vis-à-vis de mon père, à qui je devais reprocher quelque chose, mais quoi?... peut-être de l’avoir si peu vu à Passy, ses occupations le retenant dehors, au Palais de Justice, ou enfermé dans son cabinet avec sa clientèle. Je crois qu’avec «mes femmes» ou avec maman, je devais être un autre!

Nou-Miette était fière de ses succès mondains en Angleterre. Monsieur pouvait la remercier comme un sauveteur, elle accepterait tous les éloges; il n’y en avait pas à la taille de ses mérites, de son zèle, de son dévouement. D’ailleurs, on avait dû, de là-bas, en écrire à Monsieur et à Madame. Miette avait été reçue et avait mieux réussi qu’un père et une mère, ayant en quelque sorte recréé l’enfant dont on devait à elle seule la belle mine, la chair ferme.

N’eût été la confiance des Aymeris en Nou-Miette, Jojo serait resté à Paris, et il serait mort pendant le siège.

Mais, au fond de son cœur, la Nivernaise se flattait de l’avoir détaché des Aymeris, autant que soustrait à l’influence d’Ellen et de Jessie. Le retour s’effectuait trop tôt, son œuvre inachevée. Nou-Miette faisait trop bon marché de ce qu’est une vraie mère. Si Georges parlait peu, son instinct l’avertissait de sa situation périlleuse entre ces deux femmes presque également chéries. Il n’eût voulu faire de la peine ni à l’une ni à l’autre: il avait besoin des deux... et d’une troisième personne encore. Il dissimula ses préférences, se tut.