Beaudemont-Degetz est fort gentil. Quand mes parents me demandent si je me plais rue Jouffroy, il me faut répondre: «Oui, assez!» A l’heure du thé, la maîtresse du patron, Florence Pack, distribue des toasts et du chocolat aux journalistes. Qui est-ce qui ne passe pas rue Jouffroy? Un vrai bureau de rédaction, une agence de renseignements; on y prépare les scrutins de l’Institut, du Jury, des dîners des Pris de Rhum, et le retour de l’Empereur. Je me dégèle; je parle, on «pouffe» de ce que je dis, mais ils veulent voir des malices dans mes jugements loyaux; comme maman, je ne puis mentir, si ce n’est par amplification verbale. Florence Pack me présente à des femmes. Elles m’invitent mais, jusqu’ici, je n’ai pas encore le ton. L’hôtel du boulevard de Courcelles me fait mal au cœur, comme un entremets à la crème. Cette Florence ne possède que de la foutue peinture: celle de ses adorateurs. Elle accroche bien quelque part son pastel par Manet, mais il est difficile de le voir, dans l’ombre. Maman, tu me jettes dans les bras des cocottes! Le sais-tu? Passer de Vinton à l’atelier Beaudemont-Dejetz!... J’aurais préféré les petits goûters à la Suisse des Vinton, autour du poêle, quand les trois ou quatre personnes présentes ont l’air d’un tableau du maître. Il y a des tailleurs pour la rue Visconti, et d’autres pour la rue Jouffroy. Florence veut que celui de Beaudemont m’habille. C’est comme pour la peinture, une résolution grave! Mais Beaudemont m’a l’air faux-chic, surtout en veste de chambre prune, à brandebourgs bleu-turquoise. J’ai envie de pleurer, quand il empoigne sa mandoline et chante des airs napolitains d’Henri Regnault.

Je donnerais n’importe quoi pour visiter, avec Fioupousse, l’antre de M. Degas; il ne veut voir personne, surtout les jeunes gens qu’il déteste et trouve stupides. Je pourrais, peut-être, l’amadouer? J’ai tant besoin d’admirer, d’aimer, de suivre quelqu’un de fort à qui je dirais: «Tenez, je me livre à vous!» Seulement, il ne faut pas qu’on se moque! On est camarade avec Beaudemont; et moi, je ne sais pas être camarade avec un patron. A mon âge, il faut subir une discipline. Personne n’a pu, ou personne n’a encore voulu m’en donner une. Quel malheur, qu’il n’y ait plus comme jadis, racontent les livres, des ateliers où le patron s’entourait d’apprentis qui fabriquaient les couleurs, les toiles! Beaudemont ne me laisserait pas faire un calque, pas même préparer un de ces panneaux d’érable où, avec des martres à dix francs la pièce, il peint ses tourlourous d’opéra-comique; je suis sous son toit! je suis son pensionnaire! Non, cela ne sert de rien. Chez Jullian, j’aurais pu me faire des amitiés. Ah! avoir un ami! Je le comblerais d’amitiés, quel qu’il fût, pour la seule raison qu’il serait mon camarade ou mon maître—s’il me témoignait de la confiance.

Quand M. Alfred Stevens, ou M. Manet, viennent rue Jouffroy, ils parlent peinture; mais Beaudemont en a vite assez. M. Manet m’a dit: «Viens voir comment je peins». Je l’ai aperçu l’autre jour.

Beaudemont ose dire: «Si Manet avait su dessiner, il aurait fait quelque chose». Et moi qui trouve ses tableaux plus beaux que ceux du Louvre! De moi-même, c’est comme cela, il me semble, que je peindrais. Il faut absolument voir aussi M. Degas et sa technique à la détrempe.

Georges ne tarda pas à faire la connaissance, chez son «patron», d’un autre jeune maître à grand succès, Ange Matoire, l’auteur de «Délire de Volupté» et de «Valse enivrante». Matoire, un grand homme brun, l’allure d’un chef de rayon au Bon Marché, qui aurait été tambour-major; il s’est lié avec Manet «qui lui donne du talent». Degas dîne chez lui. Matoire? le peintre moderne des «ulsters» et des habits noirs, des jupes de tarlatane d’où émergent des épaules anguleuses. Il «pille» Manet, lequel «il assaisonne, sans trop de vinaigre et de moutarde, au goût de M. Bouguereau», écrit Aymeris quelque part: Ange aura la médaille d’honneur cette année. On dit d’Ange: «Il nous montre ce que Manet aurait peut-être peint, s’il avait su son métier.»

Ange Matoire faisait parfois profiter Georges de son modèle (la fameuse Marie Renard de Madeleine Lemaire et d’Heilbuth), supputant tous les avantages matériels qu’offrait à un roublard comme lui une famille Aymeris; s’il ne vola pas Georges à Beaudemont-Degetz, il le lui emprunta.

Matoire insinua à Mme Aymeris, en déjeunant à Passy:

—Bientôt il sera temps que Georges expose au Salon. Avec mon concours et la bonne volonté de quelques collègues, nous enlèverons ça haut la main. Seulement, vous devriez offrir des dîners, vous qui avez des relations, et peut-être acheter un peu de peinture, habilement, à droite et à gauche. Ne craignez pas d’être généreuse. Votre cuisine comptera pour beaucoup, et votre Mouton-Rothschild aussi.

La fille de Matoire, Germaine, n’avait, pour dot, que son profil et l’influence de son père. Mme Matoire assiégea Georges, l’enfant-tunique, et créa une apparence d’intimité avec les Aymeris. Lili et Caroline se retiraient si la femme du peintre à la mode se montrait à Passy:—Ma chère Alice, avec ces gens, ton salon prend un aspect d’hôtellerie suisse. Eh! quoi, ne peux-tu pas fréquenter chez eux, s’il te plaît de voir tes bohèmes? De ce train-là, vous aurez bientôt des modèles chez vous!