Mme Aymeris, plus tolérante, estimait les Matoire amusants, si vivants! M. et Mme Aymeris se faisaient vieux; Mme Demaille plus encore; Mme Aymeris appréciait la fidélité... mais Passy, disait-elle, n’est pas «folichon».
Une telle ambitieuse n’eût jamais deviné que les Matoire osassent songer à Georges pour «leur Germaine»:—Et M. Aymeris, disait-elle, le vertueux Pierre, marierait son fils illico! Pour Pierre, on ne se marie jamais trop tôt... Eh bien, non! Pas de mon vivant, l’hymen de Georges! Pas de filles d’artistes! Puisque nous l’avons ravi à la mort, qu’il s’amuse, mais sans hyménée!
Ange Matoire et son confrère Ulysse-Auguste Charlot, de l’Institut, professèrent alors dans une classe organisée dans leur quartier par quelques jeunes hommes riches qui faisaient, comme tout le monde, de la peinture. Georges y alla, sur le conseil de Beaudemont lui-même.
Quelqu’un possède des lettres de Georges à Léon Maillac, non datées, mais qui doivent être de 1882 ou 83.
En voici quelques-unes:
(Lettre à Léon Maillac).
Cher grand Ami,
Il y a du nouveau, depuis votre départ pour Arcachon. Quand vous reviendrez (et que ce ne soit pas trop tard), vous me retrouverez un rapin. J’ai échappé à Beaudemont, à Jullian; mais voici un autre atelier public, où je suis en blouse, à la bouche une pipe qui me fait mal au cœur, après des déjeuners chez le bistro de l’avenue de Villiers, avec des camarades enfin! très bons, mais pas artistes pour un sou. Adieu les uniformes et les panoplies de Beaudemont! Ange Matoire a une académie, passage Geoffroy, avec Charlot, de l’Institut: une classe pour quartier neuf. Mes parents ne désapprouvent pas, et maman désormais aura moins d’occasions pour donner des pièces d’argenterie aux Matoire, acheter des croûtes et me défendre contre les demoiselles à marier. Le mariage se présente déjà pour moi comme un dégoûtant marchandage.
Nous ne sommes que vingt, à l’atelier, dont treize amateurs (et quelques professionnels enlevés à Jullian). Un ancien fabricant de tabliers métalliques pour devantures de magasins; un Hollandais septuagénaire et paillard; un associé d’agent de change, des oisifs, le massier, certain Paul Mulot, clubman, abonné de l’Opéra; leurs maîtresses servent des boissons à quatre heures; on chante, on rit et je continue d’étonner par ma réserve ce drôle de monde. Ce sont des rapins de comédie. Ma tenue, mes habits, ma façon de parler, il paraît que rien en moi n’est assez «rapin» pour ces gens chics. Je vous assure que j’ai de la bonne volonté. Je voudrais faire comme eux, je sens que je suis impossible; j’ai l’air plus gourmé, à mesure que je m’efforce d’être plus libre. L’attaché d’ambassade est mon surnom. Tout de même, je crois être plus artiste que ces pauvres types, amateurs ou professionnels. Que font-ils là? Pas une idée, pas une lecture, ils n’ont jamais vu un tableau, ils ne parlent jamais du métier. Je suis leur tête de Turc, parce que je n’ai pas été au régiment. Ils me font faire l’exercice sur les fortifications. D’où migraine. Ils voudraient m’emmener au b... Si j’y vais, ce ne sera pas avec eux. Peut-être avec vous?... Le samedi, après la correction, les camarades partent pour Montmartre, le Moulin de la Galette, la mode étant aux croquis vécus, cela veut dire canailles. La journée s’achève chez l’un des camarades, dans ces ateliers à éventails japonais où ils reçoivent des femmes (car de voir «de la peau» est tout le but de leur carrière)—on a «un modèle», la peinture est un prétexte à pelotage, l’atelier un pince-c... Et ce qu’ils font! Je me fais haïr, car rien ne m’empêche de leur dire que c’est mauvais. Ma réputation de dessinateur me pose, ils me blaguent, mais ils m’admirent. Ça m’effraie! Eux? total manque de dons, totale incompréhension. Ils savent se la couler douce, dans l’existence; mais point d’ambition, nul autre idéal que «les femmes», les femmes, la noce! Pourquoi ne sont-ils pas à la Bourse? Vin de Champagne, refrains cochons, blagues...