Mais assez de ces fragments. A force de recherches du massier Mulot, on sut que «le portrait de Mlle Camille A... par Aymeris (Georges-Emmanuel-Victor), élève de M. Charlot, membre de l’Institut et de M. Matoire, «avait été accroché en échange d’une toile crevée, dont l’auteur était un Aymerie (Georges), élève de M. Gérôme, membre de l’Institut, demeurant à Nantes (Loire-Inférieure)». Les gardiens furent expulsés, M. Aymeris leur alloua une pension à vie. A cette occasion, le nom de Georges parut dans un journal de Nantes, le titre de l’article était: Concussion artistique.
Autre lettre. (Un an plus tard.)
Cher ami,
Un autre grand événement! Ange Matoire m’a fait connaître M. Degas; j’ai été chez lui, il m’a montré mille dessins, pastels, de chevaux de courses, de danseuses, et toutes ses œuvres anciennes, son Jeu de jeunes Spartiates, La Sémiramis. C’est incroyable! S’il voulait m’accueillir plus paternellement que M. Vinton? Il a l’air aussi terrible. Qu’ils sont sévères, les hommes de ce temps-là! Je sens déjà que je l’aime, je le respecte; c’est un ancêtre, non pas qu’il soit vieux, mais comme maître. Je n’ai pas le temps de vous en dire plus long aujourd’hui, d’ailleurs vous revenez, dites?
Je vous embrasse,
G. A.
Autre lettre.
Cher ami,
Depuis que je connais M. Degas, je ne peux plus me voir passage Geoffroy et pourtant je n’ose pas aller embêter Degas. Je suis encore, plus qu’avant, seul comme pendant mon enfance à Passy; seul au milieu de ces insouciants dont les plaisirs crapuleux me donnent des haut-le-cœur. Ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que je les amuse; ils me trouvent comique, un pince-sans-rire. Toujours parce qu’ils ne comprennent pas. C’est à vous dégoûter de l’esprit. Je pense qu’ils appellent paradoxe ce qu’ils n’entendent pas. Je ne me croyais pas si drôle. Ils sont si peu cultivés, qu’ils me consultent comme un dictionnaire. Vous savez ma faiblesse: incapable de mépriser ou de faire de la peine. Je les suis, je sors avec eux. Tout cela est absurde. Les élèves amateurs ne sont pas les moins vulgaires: le genre cercleux-baccarat-courses, c’est pis encore que les autres qui rappliquent de chez Jullian. Je blesse ces fêtards et ils me disent: Tu en es un, toi aussi, de fils de famille. Et je veux aimer! Maudit besoin d’amis; maudit besoin de confiance et de sympathie! je biaise, je louvoie, j’essaye de m’abaisser à leur niveau. Ils sont très bons, au fond; mais c’est le volontariat, la caserne! Je me fais l’effet de Napoléon à Brienne... révérence parler.
La veille des deux jours de correction, par Ulysse-Auguste ou par Matoire, je recale les dessins des camarades, je remodèle un biceps ou une cuisse, car ils sont tous des mazettes. Nouveau prestige pour moi, comme dessinateur, parce qu’Ulysse-Auguste Charlot, bombardé peintre d’histoire, d’habitude portraitiste d’Américaines, obtint une commande pour l’Hôtel de Ville; membre de l’Institut depuis peu, il lui faut exécuter en six panneaux pour l’Hôtel de Ville, l’histoire d’Etienne-Marcel. Il me charge des dessins d’après le nu. Trop occupé par ses belles dames, il s’en remet au plus sérieux de l’atelier, à votre Georges. Dans une exposition d’ensemble, Ulysse-Auguste m’a fait l’honneur d’épingler, avec les siens, quelques croquis de moi. Vous imaginez l’effet produit passage Geoffroy. Fureur des camarades!