Léon Maillac raconta à son élève la tragédie du ménage Gonnard. A cette époque, le naturalisme était à son apothéose:—C’est du Zola..., dit-il.
Les coucheries de l’ancien adjudant excitaient l’imagination de Maillac et révoltaient Georges qui écrivait: Là-bas, dans son couvent de Remagen, le Rhin entre elle et les misérables, pacifiée, repentante, Jessie ne pense plus à moi, elle est hors de la vie, loin de nos turpitudes. Et la maison de Passy lui apparaissait comme un théâtre où l’on n’aurait monté que des spectacles mélancoliques.
Il sentait bouillonner en lui une passion pour cette mère toujours pâle, pitoyable, seule le soir dans le cabinet paternel, tricotant des chaussettes pour les pauvres, lisant la Patrie et ses alarmantes dernières nouvelles, en attendant que son vieil époux, sur le coup de minuit, gravît les marches du perron. Mme Aymeris attendait toujours son «homme du monde»; il revenait à pied depuis la station d’omnibus, après avoir dîné en ville. Des agents de police, ses protégés, l’accompagnaient jusqu’à la grille, de peur d’une attaque. On savait que sa poche était pleine.
Je ne quitterai plus maman! Je passerai les dernières années de sa vie mélancolique, ses mains dans les miennes, ma bouche plaquée sur ses joues amaigries, cette chair qui est la mienne et qui se décompose lentement sous mes yeux; écrit Georges, un soir de 1885, où il a trouvé sa mère évanouie, seule chez elle.
Que ne pût-elle—mais elle était trop vieille—fière et heureuse, accompagner dans les salons et produire dans le monde son fils dont la fougueuse tendresse se brisait comme l’océan contre une digue, et dont elle eût voulu épandre les flots sur des terres fertiles!
Il continue: Elle retire ses bésicles, redresse sa petite taille comme pour le combat; elle me dit: «Sors mon enfant, va-t’en, amuse-toi! Va dans le monde, j’ai besoin de repos.» Ce que maman appelle le «monde» est-ce encore des «centenaires», ou de ces fantoches qui paradaient chez Ange Matoire? Des dîners et dîners? moins intéressants que ceux de Passy. Mes modèles suffisent pour mes besoins présents. Angèle est délicieuse. Avec Angèle on a des conversations rafraîchissantes, humaines. Les femmes du monde ont peu cette spontanéité-là. A être dans mon atelier je ne préfère rien. Des amis, oui! Je veux m’en faire, j’en trouverai comme mon Léon Maillac.
Mme Aymeris rêve près du feu, sous l’abat-jour en porcelaine de sa lampe Carcel; toujours avec son caraco orné de crêpe. Elle a fini de lire la Patrie. Elle prend les aiguilles d’ivoire, le peloton de laine grise et songe:—Les temps sont mauvais. La République s’installe mal en France, on persécute les prêtres. Nos charges augmentent. La Commune n’aura rien été, auprès des secousses de la prochaine révolution. Où va l’argent de M. Aymeris? Ses charités sont obérantes, elles absorbent tout et il faut penser à Georges, aux hasards de sa carrière. Le moindre mal, ce serait encore l’horreur d’une guerre. La revanche! L’oublierait-on déjà, l’année terrible?
Elle passe sa main de braise sur son visage, blanc quoique congestionné; elle brûle; à peine sortie de table, elle a déjà soif. Elle sonne pour Antonin:—Donnez-moi une infusion! Du tilleul!
Antonin est venu à son appel, le fidèle Antonin qui courbe le dos pour ressembler à son maître; Antonin taquine ses favoris, sévère, respectueux et familier. Antonin fait le double service de maître d’hôtel et de gouvernante de curé, pendant que Nou-Miette est au pays avec ses enfants et son mari.
—Non, madame! Pas encore! Monsieur défend à Madame les boissons avant dix heures, rapport que c’est mauvais pour Madame, Monsieur a caché le sucre.