Elle renouvela sa tentative auprès du Président:—Mon cher, vous qui êtes, quoi qu’en dise Mlle Sybille, un endiablé, un galantin, un coureur de duchesses, quand emmènerez-vous Georges dans leurs boudoirs? Je me désole de le sentir accoquiné à notre reps et à notre acajou Louis-Philippe. Son père refuse de le conduire chez la princesse Mathilde. Allons! mon bon farceur, dégourdissez Jojo-Bibi, donnez-lui des occasions de mettre son gilet blanc, rien ne lui va bien comme son frac, avec un gardénia à la boutonnière. Houp! un bon mouvement, l’ami!
Le Président refusa obstinément. Alors Mme Aymeris harponna Evariste Blondel, possesseur, dans l’aristocratie, d’une position solide, quoique sa solennité, ses longues boucles blanches et trop calamistrées, n’allassent sans lui prêter un certain ridicule. Il citait trop volontiers des titres, comme s’il n’avait parmi ses clients que des grands seigneurs et ignorât le commun des mortels. Blondel était l’ami d’une princesse Peglioso dont il avait soigné la sœur; son prestige, comme écrivain-neurologue, à la mode, était entretenu auprès de la princesse par l’amour que cette étrangère lui avait inspiré: obsession sénile qui transformait le professeur à la Salpêtrière en un jouet incassable aux mains d’une Lucrezia.
Par quel miracle Mme Aymeris eût-elle imaginé le professeur Blondel comme un bouffon qui, en dehors de son «sacerdoce», prend un autre masque et des manières équivoques pour servir la Princesse? Cependant Mme Aymeris, toute à ses plans de campagne, ne pouvait prévoir un second refus, pensant:—Il finira par entendre raison, notre Blondel! Il cédera, puisqu’il ne faut pas, dit-il, contrarier la malade que je suis; il se chargera de Georges, pour me faire du bien; ou alors, qu’il ne me soigne plus!
La princesse Peglioso s’était mariée à seize ans. Née, à Séville, d’un Polonais, le comte Sabrinszki, et d’une Grecque, ex-danseuse à la Scala de Milan, sa grand’mère paternelle avait été élevée à Washington où son père était ministre plénipotentiaire de la jeune reine Victoria.
Mme Peglioso avait donc du sang slave, de l’hellénique et de l’anglais.
La peau mate, les cheveux blond-roux, frisés par devant, très tirés sur les tempes, à la manière de la princesse de Galles, cette cosmopolite mélangeait à la lourde saveur d’une Orientale, la fine distinction d’une Anglo-Saxonne, sans qu’on pût définir ce qui des deux l’emportait sur l’autre, hors l’accent qu’elle avait fortement britannique. Ses mots homicides étaient colportés de salon en salon. «Libre comme l’air», disait-elle, «Free as air», elle était captive volontaire en un cercle d’adorateurs, parmi lesquels le monde eût été bien aise de désigner au moins un amant. Or ceci était impossible. Qu’on la divertît? elle n’en demandait pas davantage.
Mme Peglioso vivait seule dans l’hôtel du prince. Il lui abandonnait voitures, serviteurs, pourvu qu’elle le laissât à Florence, dans sa villa des Collines avec les «pianistes du prince»; il se croyait compositeur et chantait ses abscons opéras.
Si plus capable qu’elle ne l’était de supporter l’ennui de ceux qu’elle appelait les «rasoirs», la princesse, une des reines de Paris, aurait pu servir de trait d’union entre le faubourg Saint-Germain, le gratin des douairières et ses amies américaines dont beaucoup n’avaient que leurs dollars comme truchement.