Cette princesse inspirait à Mme Aymeris une curiosité faite d’admiration et d’effroi. Les ardeurs d’Evariste Blondel s’exaspéraient par un commerce quotidien, tour à tour avoué, ou dont il se défendait.

Retenu par ses travaux scientifiques, où Blondel en trouvait-il le temps? Il déjeunait, il dînait avenue Montaigne; tel un heiduque, il suivait Lucia dans ses promenades à pied, ou disparaissait au fond du landau: chaperon toléré par des soupirants qui s’entre-soupçonnaient, se haïssaient et l’employaient, à l’occasion, comme intermédiaire habile.

Certaines perfides chuchotaient que si un homme avait jamais eu la chance de voir Lucia nue, c’était Blondel, le page bientôt septuagénaire de la princesse; ou de son chapelain—un Espagnol du Vénézuela.

Elle appelait Blondel «Socrate». La princesse le tutoyait et lui avait choisi ce surnom. Habituée des cours de Renan au Collège de France, «le vice» de Lucia était l’étude de la médecine; elle insistait, quoiqu’il y répugnât, pour que Blondel la conduisît à la Salpêtrière, ou lui fît suivre des opérations chirurgicales dans les cliniques d’hôpitaux, comme si, d’autant plus jalouse de la pureté de son corps, elle tenait à savoir comment se corrompait celui des autres. Elle protégeait ses narines d’un mouchoir parfumé contre les exhalaisons trop fétides de la chair, mais ne reculait pas, à la vue du sang.

Evariste Blondel prit un extrême déplaisir aux invites de Mme Aymeris.

—Je vous serais obligé, Madame, de ne pas me poser des questions indiscrètes sur la princesse Lucia. Mes rapports avec elle sont ceux de savant à élève intelligente... La princesse n’a rien pour vous plaire, ni à Aymeris. Très artiste, elle désire, tant on lui parle de Georges, le connaître aussi. Si je ne vous ai jamais dit cela, c’est que je ne veux pas endosser, vis-à-vis de mes vieux amis et de leur fils, des responsabilités trop lourdes. La princesse est un candélabre où les papillons de nuit se brûlent les ailes. Laissez donc la jeunesse avec la jeunesse. Mme Peglioso est déjà trop mûre pour un débutant.

Mme Aymeris avait dans sa chambre une lithographie de Chérubin et de la Comtesse, par Nanteuil.

—Mozart, Beaumarchais, les Nozze di Figaro! fit-elle. Ce serait charmant!

—Ne parlons plus de cela, réplique le professeur, soyons sérieux!