Récapitulation: Pour moi-même, si je dois jamais relire ces notes quotidiennes, il me faut consigner, ici, le premier, l’énorme premier jour, la rencontre, et ce qui s’ensuivit. J’entre dans une phase de délire, j’oublierai Passy, mes devoirs, mes serments filiaux. Le rideau se lève, je vois l’univers par la fenêtre ouverte sur ce printemps, qui n’est plus «maladif» comme dans les vers de Mallarmé, mais où tout n’est que volupté, plaisir, amour!
Je ne m’attendais à rien de tel! Le professeur Blondel a voulu me convaincre de la pureté d’Ingres, du «toc» de Delacroix. Nous avions été au Louvre, comme c’était un mardi et que M. Blondel n’a pas de service à la Salpêtrière ce jour-là; il déjeuna avec moi, à midi.
Sa tête détachait de fines boucles de cheveux en argent sur une gravure de la Chapelle Sixtine, par Ingres et Calamatta, non pas la composition en longueur, mais celle dont le premier plan est rempli par des têtes de prélats: de l’essence d’Ingres. Un vase étrusque était au-dessous du cadre. Sur la table sans nappe, l’acajou bien poli par la bonne (qui ressemble tant à une servante de curé), le couvert est à peu près celui de mes tantes. Quelques fruits, un compotier de quatre mendiants, les carafes dans des seaux à rafraîchir; une «desserte» entre le professeur et moi. Nous avons eu des rillettes de Tours; les confitures de mirabelles étaient excellentes. Tous ces détails me seront chers plus tard. Dans ce rez-de-chaussée, rue de Varenne, on se croit chez les tantes, mais il y a partout quelque chose qui plaît à la vue.
Ensuite au musée. Le professeur ne me convaincra pas. Ingres est admirable, mais Delacroix est admirable aussi. Nous avons traîné à la sculpture, dans les salles basses humides. Dehors, c’était une température d’août, mais avec des marronniers en fleurs, un de ces jours où l’on a envie de causer avec les passants, de sauter, d’embrasser les femmes. M. Blondel se retournait constamment. Au coin de la rue de Bellechasse, Blondel reconnaît, de loin, un équipage qui s’avance sur le boulevard Saint-Germain, un équipage qui a l’air d’un Constantin Guys, l’ami, je crois, de M. Manet; un attelage comme ceux de la Cour impériale. Il n’y en a plus beaucoup ainsi. M. Blondel me pince le bras et me dit:
—Regarde, Bibi-Jojo! la voilà, la divine Princesse, la voilà, «la jolie femme!» Elle sort de la séance à l’Institut, où Renan parlait. Elle a commandé sa calèche, ses hommes poudrés et en mollets, sa paire d’alezans de 100.000 francs.
La voiture approche, se balance comme une gondole, suspendue au col de cygne de ses huit ressorts. Le valet de pied se retourne pour prendre un ordre, les chevaux, stoppant, appuient sur la gauche vers le trottoir. Je vois une ombrelle bleu de ciel, un flot de gaze, un gant blanc. On nous appelle, Blondel va à la rencontre de tout cela.