«Je ne crois plus pouvoir m’absenter comme j’y comptais. Ma mère a besoin de moi et Longreuil aussi. Vous connaîtrez un jour «de visu» mes tantes; et ma mère, dont le président et le professeur vous parlent assez pour que vous n’ignoriez pas combien elle est nerveuse. Impossible de la quitter, chère Princesse. Je pense beaucoup à votre portrait et j’espère que vous y pensez encore. Puisse-t-il être d’une meilleure réussite! Je crois vous voir avec les yeux de l’âme... Vous êtes un mélange de deux ou trois des plus belles têtes de l’école italienne. Vous rendez-vous compte,... mais j’ai peur que non,... du sentiment de respect que je vous ai voué, à vous la première dame qui ait abaissé son regard sur moi? Le professeur ne voulait pas m’introduire dans votre temple, et vous m’êtes apparue dans un rayon de gloire! Si je pouvais un jour vous prouver ma dévotion respectueuse, je serais le plus heureux des hommes.»

Réponse de la Princesse.

«Je n’aime pas les vieilles têtes des tableaux du Louvre. Si c’est à une madone que vous songez en me regardant, sinon à la Vénus de Milo, mon cher, vous feriez mieux de ne pas me le dire. Vous songez à la bonne amie de votre père, «son ancienne», la fameuse Vénus d’Amaury Duval. Je vous assure que vous ne savez pas encore écrire aux femmes; cela s’apprend! Des leçons, non, Bibi-Jojo, pas pour moi, mais pour celles que vous seriez assez ambitieux pour courtiser, si cela était en votre pouvoir; car vous savez qu’on a des doutes sur vous; il serait temps de vous afficher. Nous vous y aiderons quand vous voudrez.

Qu’est-ce que vous faites là-bas? La campagne n’a pas de charmes pour moi et je trouve Paris un endroit exquis en été. Vous avez l’exemple de M. votre père: un passé de bourreau des cœurs. Venez donc. Les mères n’ont aucun besoin de leur fils. Vos tantes suffisent pour préparer les potions et promener le fameux carlin que j’ai fait engraisser pour Mme Aymeris. Les bains de mer, je l’espère, feront du bien à votre légère claudication.

A bientôt...»

30 juillet.

Les lettres de la Princesse me font froid dans le dos. Je n’ose plus ouvrir l’enveloppe, quand elles arrivent; je les garde sous mon traversin, la nuit. M’en apporte-t-on une? Je rougis, je la reconnais sur le plateau de la correspondance, dès qu’Antonin apparaît dans le salon. Je prétends avoir une commission à faire, qui me force de sortir, mais je m’enferme dans ma chambre, regarde l’enveloppe que je tiens levée entre mes yeux et la fenêtre; je la cache dans un tiroir, inquiet d’une joie ou d’une déception. La nuit vient, je me couche et souvent m’endors sans connaître le contenu de la lettre qui est sur mon cœur, prometteuse d’un lendemain calme ou agité...

Le lecteur en parcourant du cahier de Georges Aymeris les pages suivantes, se demandera ce à quoi mon ami fait allusion: une aventure dont un homme moins jeune et moins sensible n’eût pas été si profondément atteint, une fois son dépit et son orgueil calmés.

Je ne pouvais plus y tenir! J’y suis allé! Quarante-huit heures à Paris, à l’hôtel Vouillemont. Ceci fut ma première nuit passée hors de chez nous, puisque je dois toujours embrasser ma mère avant de gagner mon lit.

Lucia est bonne; mais elle possède un génie taquin. Elle n’avait aucune intention, j’en suis sûr, en me faisant faire cette ballade autour de Paris, sur le haut de l’omnibus. Nous aurions pu aussi bien être en bande, pour ce que je rapportai de cette escapade enivrante, épouvantable et humiliante! Mais non, Lucia m’a fait croire que c’était une faveur, ce tête-à-tête. Tout de même, dès le départ, sa conversation fut trop brillante pour une personne qui aurait eu des desseins sur moi. Quand on a envie de quelque chose, on n’en parle pas. Cependant l’arrêt devant l’hôtel borgne de la Villette?...