Ma vie de travail s’installe bien: je peins d’après des gens du bourg. Peu pittoresques. Un peu de paysage. Le paysage me semble plus difficile que tous autres motifs, je crois le «sentir» et, pourtant, si je plante mon chevalet devant un de ces horizons qui me touchent si profondément, je ne tire rien de mon étude; et, rentré à l’atelier, me désespère. Il n’y a que Corot et Constable qui me rappellent la nature, parce qu’ils sont sincères, d’où leur variété, leur manque de formule et de maniérisme. Le Président m’a écrit une belle lettre à ce sujet; il n’admire que les Corot de Rome; il veut retourner, dit-il, à Rome avant de mourir, le pauvre cher vieux; la Princesse a promis de lui payer, à moi aussi et à quelques autres, ce voyage avec elle. Les autres? Voilà ce qui serait moins engageant; eux, avec leurs plaisanteries, leurs charges? cela ne me convient pas. Bien mieux pour le bétail de Circé. Ils y sont habitués, ces drôles-là. Et Nikko en serait-il?

Si maman savait, si maman savait! Mais enfin, les mères, à quoi pensent-elles?

Je rêve de ce voyage en Italie.

Lucia n’est pas une fidèle correspondante. Des bouts de lettres sabrés d’une longue, haute écriture à l’anglaise, pointue, et qui en quelques lignes couvre la page de douze mots. Elle ne répond pas aux questions. Ce ton de persiflage, que j’ai tant de mal à comprendre, vous cingle, dans sa correspondance; ses lettres ne vous donnent aucune joie, et l’on ne sait pas tout à fait quand la feinte commence ni quand elle cesse.

Ce matin Lucia m’écrit:

«M. l’abbé trouve que vous êtes froid avec moi. Je ne l’avais pas remarqué, mais en effet vous ne m’avez pas encore embrassée, mais là... ce qui s’appelle embrasser. Le baise-main ne fait que salir le poignet, raison pour laquelle je porte des gants de Suède dans la maison, à cause des faméliques. Les lèvres des «monstres», chacun sait que je ne les aime pas; ni les autres, d’ailleurs... jusqu’à présent. Quand vous peindrez votre chef-d’œuvre (car les premiers essais étaient ridicules, n’est-ce pas?) vous verrez ce que sont mes «monstres»; l’un, au moins, de ma suite. Je crains qu’il ne soit collant, et, vous savez, Bibi-Jojo, gare à la jalousie! Les Polonais ne sortent pas sans un revolver dans la poche de derrière, si j’ose m’exprimer ainsi... Peut-être que vous renoncerez au chef-d’œuvre, à cause du revolver que l’on charge... Le Slave assistera aux séances. Et il est fou: très dangereux pour le modèle et le peintre.»

Qu’est-ce qu’elle veut dire? Elle ne m’a jamais donné le moindre signe qu’elle m’eût «distingué». Elle rit trop de moi pour que j’ose jamais... ou pour rendre jaloux le Slave. En somme, jusqu’à présent, c’est une «maison où je vais», rien de plus. Pourtant, une femme qui a dix ans de plus que moi me ferait-elle cette plaisanterie sur le baiser, si elle ne voulait pas que je lui répondisse? Si Maillac était parfait, il me conseillerait. Il n’en fera rien. Essayons de nous faire désirer par la belle dame.

Juillet 21.

Dans ce carton je garderai la copie de mes lettres à la Princesse L...

A cette lettre d’hier, ma réponse: