Mme Aymeris s’occupa de son éducation. Il lisait mal; quant à l’écriture, il en était encore aux bâtons et aux O. Papa et les médecins conseillèrent des ménagements. Mme Aymeris, déjà deux fois si cruellement atteinte, n’hésita point entre l’ignorance et la fatigue:—Plus tard Georges rattrapera les autres! La santé avant tout,—avouait-elle avec un regret.
Tantes Lucile et Caroline, les deux sœurs cadettes de M. Aymeris, étaient encore, quand je connus Georges, au premier plan dans les récits de son enfance. Ces demoiselles critiquaient les parents pusillanimes, tout en craignant, elles aussi, pour la santé d’un être aussi débile que leur neveu, l’enfant tunique, leur adoré, «le dernier des Aymeris».
Dans les cahiers de Georges Aymeris, écrits plus tard, j’appris que, par caprice d’indépendante, Caro avait vécu en Algérie, «tentée par le désert et ses aventures». Ayant voulu à dix-huit ans épouser un général trop connu dans le monde galant, elle était partie, humiliée de subir la tutelle de son frère, Me Pierre Aymeris, qui lui refusait son consentement. Elle s’était mise en route, sans plan, sans projets définis, seule avec ses deux angoras. L’épreuve fut au-dessus de son courage et, ces bêtes dépérissant, elle revint à Paris, loua, rue de la Chaise, un minuscule appartement, que douze autres chats, dont elle était toquée, remplirent de leur nauséabonde odeur; ses voisins la firent expulser du respectable immeuble; dès lors, Mlle Caroline Aymeris décida qu’elle habiterait avec sa sœur, puisque «Lili» ne se mariait point, hélas! Caroline Aymeris eût été farouche, dans la jalousie, si elle avait eu un mari ou un amant; une mère intransigeante, sévère, terrible, avec un enfant. Elle fut un tyran pour Lili. Georges Aymeris me l’a décrite ainsi:
«Grande brune aux prunelles d’aventurine, romanesque, passionnée, mais toujours sur la défensive, elle portait dans un corps de spadassin un cœur qu’elle eût voulu héroïque, invulnérable.» Lili, une blonde grasse, était capable aussi d’être une amoureuse. Repliées sur elles-mêmes, elles n’auraient plus d’occasions de dépenser leur ardeur qu’auprès de Georges, désormais la raison d’être de leur existence, l’héritier de leurs principes, leur «propriété». En âpre lutte avec leur belle-sœur, si elles tâchèrent d’oublier leur neveu, rompirent toutes relations dangereuses pour leur tranquillité, firent le vide autour d’elles, leur Georges resta le dernier sujet extérieur de leurs préoccupations de solitaires, car elles avaient cet esprit de famille qui leur faisait prendre en public la défense de M. et Mme Aymeris; et, d’autre part, elles daubaient sur ces ingrats quand elles étaient tête à tête. Elles avaient, certes, pour leur frère «de la considération», et qui donc n’en aurait pas eu pour Pierre Aymeris? Quant à Alice, leur belle-sœur, elles la tenaient pour «un élément de désordre dans l’économie traditionnelle de leur maison».