15 août.

L’éloignement, seul, calme les plaies cuisantes. Je ne Lui écris plus et, quand Elle ne reçoit pas de lettres, Elle ne pense pas à écrire ou n’en a pas l’énergie, car Elle a l’indolence des Orientales. Le tran-tran de Longreuil me fait beaucoup de bien; il faudrait vivre à la campagne, toute l’année, pour travailler et se recueillir. Peut-être aller de temps en temps à Paris... et encore!

Heureux M. Nivelle, mon premier maître de dessin, qui, depuis 1848, n’a pas quitté la province et ne pense même plus à voir de la peinture moderne! Il en est encore aux admirations de sa jeunesse, Bonington, les paysagistes anglais dont il collectionne des gravures, celles qui m’enchantaient dans son atelier, à Trouville.

De belles natures mortes que nous arrangions, lui et moi, dans le coin sombre, près de la grande cheminée faux gothique! des coquillages, des coffrets surtout, et des miroirs, de ceux qu’on fabrique au Havre ou à Boulogne pour toutes les plages, selon un canon fort ancien.

Le père Nivelle avait un talent pour grouper les objets en pyramide, selon les règles classiques, avec des étoffes que nous chiffonnions, en vue d’accrocher la lumière et d’avoir des replis d’ombre; des fruits aussi ou des fleurs, un collier de fausses perles, des objets absurdes ou délicieux. Mme Nivelle, de quarante ans plus jeune que mon professeur, avec sa marmaille, la hideuse Pulchérie Nivelle, pleurnichante, suppliait son mari d’aller à Paris faire des portraits. La misère et la saleté du logis! Le bonhomme, comme un Père Noël, à la barbe blanche, soupirait: «Les femmes! les femmes! Mais, ma chère, soyez donc une ménagère! faites la soupe pour les petits, tenez-les donc propres, recousez leurs boutons, au lieu d’ambitionner des commandes de portraits. Je vis de mes natures mortes!...»

Mme Nivelle! Maman! L’ambition! Mme Nivelle, Florette. L’amour! Est-ce donc la comédie qui recommence, pareille, toujours partout? Ce que j’aurai vu dans ces vingt dernières années! et je ne sais encore rien...

L’amour? Ce qui déplaît, dans Tristan, c’est le philtre!

L’acariâtre Mme Nivelle vit encore près d’ici. Je l’ai rencontrée hier et elle a de nouveau gémi:

On n’a rien fait pour empêcher votre vieux maître de s’endormir dans sa province. Il avait du génie; à Paris il serait tenu au courant. Il aurait pu avoir du succès auprès des grandes dames. La campagne: c’est la mort de l’artiste, mon pauvre Monsieur Aymeris.

Que non pas! ma bonne amie. C’est là qu’on est le mieux, loin de Lucia, des Sirènes. Se répéter: tout mouvement est inutile. Rien n’empêche rien. Maillac n’eut pas tort de conserver sa Florette.