Malgré tout le charme et le piquant de la plupart de ces compositions, on ne peut dire aujourd’hui, sachant les chefs-d’œuvre qui suivirent, que la qualité de sa forme fût vraiment belle alors. Parfois, la construction de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant ou escamoté; l’expression, toujours juste, mais le contour non sans hésitation ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille, il n’avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit après quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à cause de ses légendes et de cette conversation éblouissante semée d’apostrophes assassines, qui, dans les dîners, dans la société, faisait de lui un convive recherché, fêté—et redouté...

Manque de tenue, diront les étrangers, dont un œil est toujours tourné vers Maxim’s, mais à qui nous ne pouvons demander qu’ils comprennent notre génie, notre franchise, notre scepticisme clairvoyant. Nous leur proposons d’éternelles énigmes. Au moment où ils croient à notre suicide, nous rebondissons à leur constante surprise, plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col désempesé et de notre cravate dénouée.

Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de nos odieux défauts mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux de notre race. Gardons-le pour nous...

IV

Forain est alors en plein succès, il établit sa vie; marié à une femme de talent et d’esprit, père d’un enfant, Jean-Loup, à qui il réserve toute sa tendresse, il construit une maison blanche et nette d’après ses plans, non loin de cette porte Dauphine où passent tous les acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration que réclament les lecteurs et qui divertit la ville dont le goût pour l’image, l’affiche, les albums illustrés, devient chaque jour plus marqué. Chacun ne peut s’offrir le luxe de tableaux pendus à son mur, mais on se dispute les estampes, les pointes-sèches d’Helleu, les lithographies de Chéret, décoratives, réjouissantes. Il semble que Forain délaisse ses pinceaux, tout occupé de trouver pour la fin de la semaine le fait d’«actualité» dont l’Echo de Paris ou le Figaro attendent le commentaire dessiné et réduit en une forme décisive.

Quelle serait sa couleur politique s’il en avait une? Par rapport à ce que nous voyons aujourd’hui, il serait plutôt réactionnaire, mais vaguement, et si ce mot insuffisant et improprement employé, ne désignait une façon de sentir qui ne saurait être celle d’un homme intelligent; admettons pourtant que le réactionnaire soit celui qui n’est pas révolutionnaire, qui ne rêve pas d’un perpétuel bouleversement, d’une incessante mise en question de tous les axiomes—conventions si vous voulez—dont nous vivons, ni mieux ni pis, sans doute, que l’on ne fit avant, que l’on ne fera encore après nous. Le réactionnaire? Ce serait encore quelqu’un qui a assez lu l’histoire et assisté à trop de changements pour ne pas résister aux gestes invitants des vendeurs de panacées, ne pas se méfier des remèdes proposés à d’incurables maladies; peut-être un sceptique, ou un philosophe trop prudent, qui ne croit pas à la nécessité de la révolution, comme source de progrès.

Forain ne s’est pas façonné une âme d’aristocrate ni de bourgeois qui regrette et s’épouvante. Il a un atavisme peuple et parisien, point de convictions irréductibles, nulle éthique sévère, mais du bon sens et une franche connaissance des hommes. S’il a déjà la «foi du charbonnier» dont nous l’avons vu plus tard si ardent, il n’en est pas encore troublé.

Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était artisan, Jean-Louis avait été distingué pour son intelligence par un abbé, M. Charpentier, aumônier d’une vieille famille de l’aristocratie. Il en avait reçu une éducation religieuse, contre quoi il n’avait jamais regimbé et dont le souvenir lui demeurait assez doux. Le contact des personnes de bonne compagnie, si antipathique à d’aucuns, lui avait sans cesse été agréable, comme la propreté corporelle et les apparences décentes. Il avait dix-sept ans à la guerre. Tous ceux qui ont assisté à ces détestables événements nous ont dit l’impression cruelle qu’ils en ont reçue et le puissant baptême que leur fut, à l’entrée de leur âge d’homme, le sang de l’année terrible. Il semble que l’invasion soit demeurée comme un cauchemar dans leur cerveau et que rien ne l’en puisse écarter tout à fait. Les générations qui suivent ont de moins en moins la faculté de vibrer à l’évocation de cette tragédie; ceux-là même qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions que nos parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque comme les héros de la Fable. Mais je comprends leur émotion, quand j’entends insulter grossièrement tout ce que nous avons été élevés à appeler honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos contemporains, pour qui les principes de notre éducation déjà ancienne, mais qui nous ont formés, sont l’objet d’incessantes railleries, tels de vieux accessoires désuets qu’on repousse comme importuns et ridicules.

Plus j’étudie le Forain d’avant le P’sst...!, plus je me convaincs que son état d’esprit fut longtemps sans passion. Il n’avait pas de parti pris, et il ne semble pas qu’il mit de l’empressement pour un parti contre un autre. Et, en effet, nous nous rappelons tous l’espèce de confiance qui régnait alors, rendait aisées les relations entre gens de tendances différentes, mais sans qu’on établît de ces distinctions, sans se livrer à cet ostracisme furieux des passions déchaînées plus tard. Certaines questions de race ou de morale n’étaient pas posées, et c’est à peine alors si l’on remarquait qu’à un nom fortement tudesque correspondît un étranger, un être différent de nous. L’extrême amabilité, la facilité d’assimilation, le caractère entreprenant d’une partie nouvelle mais déjà bien installée de la société parisienne, qui s’en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n’était pas question, ou du moins un homme comme Forain était bien éloigné de prendre parti contre une fraction de citoyens, parmi lesquels il avait des amis, au profit des autres. Il sera à jamais regrettable qu’il ait fallu, pour animer son génie, des drames dont le pays entier allait être bouleversé. Vus de loin, ces événements auront peut-être une grandeur; de la beauté en rejaillira sur cette crise, et l’œuvre exaspérée de Forain apparaîtra comme plus légitime, sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes. Des cœurs tièdes devinrent bouillants; ce fut une orientation nouvelle pour quelques-uns, qui, de paisibles et plutôt conservateurs, se transformèrent en révoltés.

Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du Boulangisme, sa maîtrise éclate après 96, date si importante d’une tragédie qui ouvre nos esprits, agite nos cœurs, où l’on peut assurer que chacun—excepté peut-être certains acteurs (et encore?)—est de bonne foi, spontanément s’exprime, agit en toute sincérité, pour la défense de ce qu’il croit être les intérêts très menacés du pays ou de la civilisation. Malheureusement les points de vue sont opposés! On va se déchirer entre frères; l’avenir du pays est en jeu, toutes portes vont être ouvertes à ses démolisseurs.