On se réveille, sortant comme d’un état d’inconscience léthargique. Tout à coup le terrain que nous foulions sans nous demander ce qu’il y a dessous, se fissure. Comme dans les travaux du Métropolitain, qui mettent à nu des étages superposés de canalisation pour les eaux, le gaz, l’électricité, le téléphone et le télégraphe, prodigieux réseau de fils et de tuyaux invisibles dont l’enchevêtrement silencieux et obscur participe à notre vie à l’air libre; nous apercevons, alors, mille choses insoupçonnées. Nous devinons les causes de maint effet déjà ressenti, mais comme une légère et fugitive douleur qu’on oublie dès qu’elle disparaît. Tout esprit qui ne fut point remué, retourné ainsi qu’un champ labouré, tout homme assez prudent ou assez lâche pour être demeuré impassible, ne comprendra pas la crise par quoi Forain, de charmant dessinateur qu’il était, devint grand artiste.

L’affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le P’sst...! journal dû à Forain et à Caran d’Ache, paraît en 98 et se poursuit jusqu’à la fin du procès de Rennes.

Il contient une série de chefs-d’œuvre ininterrompue, dont je voudrais bien n’étudier que le dessin, car une incroyable maîtrise s’y atteste pour la joie et l’étonnement charmés des admirateurs de Forain. La plupart de ces planches ont la largeur de trait du pinceau trempé dans l’encre lithographique. On a souvent prononcé à ce propos le nom d’Honoré Daumier. Je vois bien les analogies purement extérieures qui ont rapproché l’un de l’autre ces deux satiristes dans l’opinion courante. C’est ce genre de ressemblance qui fait dire au public, d’un portrait de femme décolletée, sur un fond de paysage, dans un cadre ovale: «C’est du La Tour», ou d’une enfant blonde sur fond gris: «C’est un Vélasquez». Forain aurait plutôt l’écriture appuyée, grasse et si nerveuse de Manet dans le Corbeau[1], dans le portrait de Courbet que je possède, dans de trop rares croquis dispersés dans les revues. Mais l’art de Manet est un peu figé, immobile. Il n’a pas ce mouvement, cette fantaisie, ces coupes osées, cette variété, cette fougue qui mettent Forain très haut parmi les maîtres modernes, à côté de John Leech, de Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme un Goya; il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages du P’sst...! sont de véritables tableaux dont on peut seulement regretter qu’ils soient pleins d’allusions à des scènes d’«actualité», qui exigeront plus tard, pour avoir toute leur éloquence et leur sens, des notes nombreuses et circonstanciées. Les noms propres abondent dans le texte, de personnes vouées momentanément, par l’exaspération de sentiments exceptionnels, à une haine politique qu’on ne pourra pas comprendre dans vingt ans, mais qui divisa les familles les plus unies, rompit de vieilles affections, arrêta la vie sociale.

Je ne puis, je ne veux écrire ici le nom d’un très galant homme, dont la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier, évêque, militaire, maître d’hôtel, s’élève très au-dessus d’une individualité, pour devenir le symbole d’une idée et d’une race. On frémit à penser à cet ouragan de passions qui s’abattit sur Paris. Du moins, les victimes du P’sst...! ont-elles eu bientôt leur revanche et peut-être seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir des albums désormais historiques, de se voir comme les auteurs d’un drame joué pour la défense de leur race. Forain défendait la sienne. Ceux de l’autre parti avaient, d’ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul, qui manqua de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la fois...!

[1] Traduction par Stéphane Mallarmé du poème d’Edgar Poë.

Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état de rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore. Comme la plupart d’entre nous, il ne connaissait pas les détails juridiques de l’affaire et ne s’arrêta pas à discuter tel ou tel point sur quoi nous ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns, la folie passionnée chez les autres, brouillant tout, dans la hantise d’une obsession. Forain sentait que c’était la fin de quelque chose dont il faisait partie: il hurlait à la mort, comme les autres criaient: «A l’assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas! des poignées de main ne purent toujours être échangées entre les combattants après le duel. La maison est par terre. Verrons-nous ce qui se dressera sur le terrain calciné? On eût souhaité d’être enfant ou vieillard en 97.

Si les sujets dans le P’sst...! sont d’un ordre strictement d’«actualité», la puissance du sentiment communique à Forain une flamme qui le transfigure et le grandit. Son esthétique prend un caractère grave et, quoique très réaliste, un accent apocalyptique. Ce n’est plus de la plaisanterie parisienne. A côté de cet humanitarisme mystique des nouveaux apôtres, source la plus récente de l’inspiration française, voici du patriotisme vibrant. D’un autre point de vue et si, comme tout semble l’indiquer, l’affaire Dreyfus fut une reprise, après un siècle, de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions, pour plus doucement vivre en société, tâcher d’oublier, prendront, dans l’avenir, une signification que son superbe talent doublera.

Le premier numéro du P’sst...! montre le «Pon Badriote» qui introduit le «Ch’accuse» de Zola dans la guérite vide d’un factionnaire; et il se termine par la magistrale moralité dont la légende est: «Merci; au revoir, père Abraham!—J’fous ai diré les marrons du feu!...»—La composition est grandiose. Le maigre sémite de France, les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine, regarde par-dessus son binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour un jeune homme de 70), qui emporte les documents de l’Affaire avec un rire béat, ravi d’une nouvelle conquête. Quel progrès a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15 septembre 1899, en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le Pon Badriote, qui accuse, est bien établi dans ses traits sabrés, sommaires, rapides, il n’a pas l’envergure et le style du père Abraham, d’un crayon onctueux, débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna ses personnages. Le trait serait impossible à copier fidèlement, de si réduit qu’il était, avant, à quelques éléments très analysables. Voilà un dessin dont nul imitateur ne pourra s’emparer.

C’est la fantaisie, la couleur dans la forme, l’atmosphère, les volumes différents et pour ainsi dire modelés dans la glaise, des diverses figures. C’est de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de Carrière sont de la peinture modelée par un statuaire. Entre le frontispice et la «moralité», on ne sait quel choix faire. Cedant arma togæ, impression d’audience. C’est un magistrat vu de dos, qui lance en l’air, de son pied levé, un képi de général. La robe, formant une vivante arabesque, dans le mouvement tendu du corps, d’un beau noir, prend l’aspect d’une grosse fleur sombre, sorte d’orchidée fantastique. Je retrouve un Manet amplifié dans Bataille perdue, les deux amis qui, pour un instant indécis, disent: «Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en fuite, Arton est coffré, quelle guigne!...»—Je ne crois pas qu’à quelque parti que vous soyez attaché, Le coffre-fort: «Patience!... avec ça, on a le dernier mot!...», cette étonnante page moderne, vous laisse froid. La confiance en l’argent, seul sentiment, peut-être, que chacun éprouve, hélas! au moins à certaines minutes, est rendu d’une façon définitive par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux clignotants, qui, en défiant les autres, invisibles, tapote dans sa main de bête pataude la serrure secrète, dont il a le chiffre.

Une nouvelle bombe: «Si j’en crois notre colonel, nous sommes sous l’état-major.» Deux sinistres vieillards en paletot, les jambes recouvertes par l’eau du grand égout, posent une bombe religieusement, comme un prêtre élèverait l’Hostie vers le tabernacle.