Si, dans l'opinion des Parisiens, Forain est tenu pour un simple caricaturiste amusant, à la suite des Cham, du Charivari, c'est à la diffusion de ses légendes hebdomadaires qu'il doit s'en prendre; car il est un dessinateur et un peintre—et il tient à être les deux,—dessinateur cursif, coloriste délicat, ses tableaux ont une valeur égale à celle de ses planches; ses toiles sont de la peinture, comme on la concevait chez les marchands, rue Laffitte, mais assaisonnée des épices de J. K. Huysmans. Il fut un des heureux de la pléiade des Impressionnistes. N'oublions pas qu'il eut l'avantage d'exposer avec ces novateurs.

Jean-Louis Forain, jeune peintre déjà connu, je l'allai voir des premiers, entre les artistes qui excitaient ma curiosité d'étudiant, il y a vingt-cinq ans,—dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des gens de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes à la mode posaient tour à tour pour des compositions dont les sujets étaient: le pesage des courses, le pourtour des Folies-Bergère, ou le foyer de la Danse. L'élégance de cette époque était rendue par Forain, d'une brosse un peu trop facile, peut-être. Manet venait de mourir; M. Degas n'était connu que de quelques-uns; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient, pour le public du Salon (il n'y en avait qu'un alors!), les aspects du boulevard et du Bois que le kodak n'avait pas encore vulgarisés. Forain, déjà apprécié comme «croquiste», était célèbre pour son esprit. Il attirait surtout des modèles de bonne volonté par sa conversation relevée de mots à l'emporte-pièce, du genre que l'on nommait rosse. C'était un garçon mince, au visage blême, à l'œil terrifiant; sa barbe clairsemée dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd'hui un caractère presque douloureux, dans une face glabre d'Américain. Il n'avait pas l'apparence d'un peintre et soignait sa mise.

Le désordre de son atelier du faubourg Saint-Honoré n'avait d'égale que l'insouciance de ses visiteurs. De mordantes études, à l'huile ou au pastel, étaient entourées, sur les chevalets, de feuilles de croquis au crayon dont il se servait, car il peignait peu d'après nature, et ne «faisait poser» que pour ses dessins. On se serait cru, plutôt que chez un professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient déjà de louer un atelier en guise de garçonnière, et achetaient une boîte de couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l'essence et de l'huile, comme des liqueurs pour leurs hôtes, des flâneurs riches.

C'était dans l'impasse, à droite et à gauche, une double rangée d'ateliers, dont les portes, dès avril, s'ouvraient pour les bavardages des voisins, les allées et venues d'un petit peuple d'oisifs. Un jour, venait le commissionnaire, avec son crochet, qui attendrait dans la cour, en écoutant la Vague, d'Olivier Métra, moulue par un orgue de barbarie, M. Forain n'étant pas prêt et retouchant son envoi au Salon, lequel il faudrait, avant le coucher du soleil, porter au Palais de l'Industrie, dans un encombrement de tapissières et de brancards chargés de barbouillages encore mouillés; une interminable file qui arrêtait la circulation aux Champs-Élysées: c'était l'annonce du printemps, des déjeuners chez Ledoyen et des samedis au Cirque d'Été, charmant émoi!

Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer, quand j'entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et des curieux; des paris furent engagés sur l'achèvement problématique d'une toile pour laquelle on espérait une place «à la cimaise», une récompense peut-être, une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet» dans une salle à manger moderne, est assiégé par des danseuses en tulle rose et blanc, à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, d'où sortent des bras maigres et des clavicules plates; des mamans apoplectiques, sous «le piquet» de plumes de leur coiffure, surveillent les cavaliers en «sifflet» noir, le «chapeau claque» à la main, et jaunis par la flamme des candélabres; les maîtres d'hôtel, croque-morts solennels, servent des tasses de chocolat, des verres d'orangeade et des sandwichs.

Encore un tableau de la même période: le Veuf. Un homme effondré, désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets de la femme dont il porte le deuil, comme perdu dans la chambre vide où il a aimé. Je n'ai pas revu, depuis lors, cette toile qui m'avait tant ému. Il me semble que de beaux noirs mats appuyaient des roses et des bleus tendres. Forain, alors, déchiquetait de petites touches allongées, dans une pâte assez semblable à celle que Berthe Morisot et Éva Gonzalès tenaient de leur maître Manet, mais l'exécution était plus grêle.

Forain, n'étant pas encore sûr de sa technique, hésitait à prendre un parti entre l'Impressionnisme et le Salon. L'influence de la vie élégante le ramenait vers des gens faciles, qui l'incitaient à la production négligente et amusée d'un faiseur de croquis.

Aussi bien, la peinture à l'huile n'était, pour Forain, qu'un exercice assez exceptionnel; il semblait préférer le pastel et l'aquarelle.

On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints, celui de Paul Hervieu, cruelle image lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d'alors, forgeant à sa table d'écrivain les phrases coupantes de Diogène le chien.

Il me semble qu'il y avait, dans ce portrait, un peu de la férocité caricaturale et de l'exagération satirique que je retrouve dans une silhouette de moi-même, ou de quelqu'un qui, m'assure-t-on, fut moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et antipathique, dans un court «covert-coat» mastic, cravaté de rose, sur un fond vert de laitue.