«Alors Madame ne rentre pas dîner? Madame n'oublie pas son tire-bouton?…»
«Ah! c'est votre mari? Eh bien, vous pouvez le reprendre, y me donne plus de mal que trois enfants!»
«Qu'est-ce qui t'a dit?—Ne m'en parle pas, ils demandent tous des Bouguereau.»
Et voici l'artiste accablé, revenant avec ses toiles, de la rue Laffitte, qui «n'en veut pas», et c'est l'accueil, le geste exquis de la maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de l'atelier sans feu—où l'on s'aime, avec ou sans le sou!
Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins de la Comédie Parisienne, Forain, encore souriant, comparé à ce qu'il devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la caricature française: c'est le financier «étranger», l'homme satisfait et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs l'apparition de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde où il sera le Mécène, l'amphitryon jamais las, le camarade de tous ceux qui voudront bien échanger contre ses politesses l'appui de leur nom et se dire ses amis. Nous entendons l'accent germain de cet homme venu de Francfort, de Vienne ou de plus loin, s'établir dans la capitale, sous la protection de la République libérale et ouverte. Forain fait surtout parler le snob, l'abonné de «l'Académie Nationale de Musique et de Danse», le dîneur du Café Anglais, propriétaire d'un bel hôtel aux Champs-Élysées, collectionneur, friand de jolies femmes et de rares objets qu'il achète à coups de billets de banque et revendra le double. Nous entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant une épingle assez rare et en lapis: «Je sais, je sais, j'ai une cheminée comme ça!» Il ne manque à cette légende que l'orthographe phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.
C'est encore: Qu'appelez-vous chaud-froid, Vladimir?—Mon Dieu, monsieur le Comte, c'est une bécassine dans sa glace, avec un peu de piment sur le canapé.
Ou le dernier acte de Faust, quand Marguerite revient en robe de prisonnière; l'abonné se lève et crie: «Et les bijoux?» (Pichoux). C'est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne d'un nez charnu, partant d'un crâne fuyant, et qui domine une bouche lippue, la ligne courbe presque d'une tête de bélier, avec des poils frisés, sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière, se carre dans la loge d'une «artiste». Elle dit à son habilleuse: «Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans à c't'homme-là?» Ce nouveau potentat allait devenir le Médicis des Arts, le collectionneur de tableaux, le marchand, le critique d'avant-garde, le député socialiste de ce siècle-ci.
Forain ne flagelle pas encore, il ricane et «blague», en gamin, le Zola, candidat à l'Académie, maigri, en correct veston, ou faisant sa prière, entouré des anges du Rêve.
Malgré la saveur et l'accent de la plupart de ses compositions, on ne peut dire, aujourd'hui, sachant les chefs-d'œuvre qui suivirent, que la qualité de sa forme fût vraiment belle, alors. Parfois, la construction de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant ou escamoté, l'expression était toujours juste, mais le contour n'était pas sans «à peu près» ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille, il n'avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit après quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à cause de ses légendes et d'une conversation éblouissante, semée d'apostrophes assassines, qui, autour d'une table, dans la société, faisait de lui un convive recherché, fêté—et redouté…
Manque de tenue, diront les étrangers, dont un œil est toujours tourné vers Maxim's, mais à qui nous ne pouvons demander qu'ils comprennent notre génie, notre franchise, notre imprudence enfantine, notre courage sans jactance. Nous leur proposons d'éternelles énigmes. Au moment où ils croient à notre suicide, nous rebondissons à leur constante surprise, plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col désempesé et de notre cravate dénouée.