Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de nos odieux défauts, mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux de notre race: gardons-le pour nous—notre mémorialiste parisien…

Forain est alors en plein succès, il établit sa vie: marié à une femme de talent et d'esprit, père d'un enfant, ce Jean-Loup auquel il réserve toute sa tendresse, il construit, d'après ses plans, une maison blanche et nette, non loin de cette Porte Dauphine où défileront tous les acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration que réclament les lecteurs; elle divertit la ville dont le goût pour l'image, l'affiche, les albums illustrés, augmente chaque jour. Si l'on ne peut s'offrir le luxe des tableaux pendus à son mur, on se dispute les estampes, les pointes-sèches d'Helleu, les lithographies de Chéret, décoratives et réjouissantes. Il semble que Forain délaisse ses pinceaux, tout occupé à trouver, pour la fin de la semaine, le fait d'«actualité» dont l'Écho de Paris ou Le Figaro attendent le commentaire dessiné et réduit en une formule lapidaire.

Quelle serait sa couleur politique, s'il en avait une? Par rapport à ce que nous voyons aujourd'hui, il serait plutôt réactionnaire, conservateur,—si ce mot insuffisant et employé avec mépris ne désignait une façon de sentir qui ne saurait être celle d'un homme intelligent; admettons pourtant que le réactionnaire soit celui qui n'est pas anarchiste, qui ne souhaite pas un perpétuel bouleversement, une incessante mise en question de toutes les lois—conventions peu scientifiques—mais dont nous vivons, ni mieux mais ni plus mal que l'on ne faisait avant, que l'on ne fera encore après nous. Le réactionnaire? ce serait encore quelqu'un qui a trop lu l'histoire et assisté à trop de changements pour ne pas résister aux gestes invitants des vendeurs de panacées et ne pas se méfier des remèdes nouveaux pour des maladies anciennes; peut-être un nigaud, ou un philosophe qui ne croit pas à la nécessité de la révolution, pour réaliser un progrès.

Forain ne s'est pas façonné une âme d'aristocrate ni de bourgeois, qui regrette et s'épouvante. Il a un atavisme de prolétaire, peu de convictions irréductibles, point d'éthique sociale. S'il professe «la foi du charbonnier», qui l'a rendu un peu plus tard si ardent, il n'en est pas encore troublé. Redoute-t-il une puissance occulte? C'est plutôt celle du Diable!

Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était artisan, Jean-Louis fut distingué par son intelligence, par un abbé, M. Charpentier, aumônier d'une vieille famille de l'aristocratie. Il en avait reçu une éducation religieuse, contre laquelle il n'avait jamais regimbé et dont le souvenir lui demeurait doux. Le contact des personnes de bonne compagnie, si antipathique à d'autres, lui avait été sans doute agréable, comme la propreté corporelle et les apparences décentes. A la guerre, il prit ses dix-sept ans. Ceux qui ont assisté à ces détestables événements vous ont dit l'impression cruelle qu'ils en ont reçue et le puissant baptême que leur fut, à leur entrée dans l'âge d'homme, le sang de l'«Année Terrible». Il semble que l'invasion soit demeurée comme un cauchemar dans leur cerveau. Les générations qui suivent ont de moins en moins la faculté de vibrer à l'évocation de cette tragédie; ceux-là même qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions que leurs parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque comme les Héros de la Fable. Comprenons l'émotion des aînés, quand ils entendent insulter grossièrement tout ce qu'on leur a enseigné à appeler honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos contemporains, pour qui les principes de l'éducation déjà ancienne, qui nous a formés, sont l'objet d'incessantes railleries.

Plus j'étudie le Forain d'avant le P'sst…! plus je me convaincs que son état d'esprit fut longtemps sans passion. Il n'avait pas de parti pris, et il ne semble pas qu'il se mît au service d'un parti contre l'autre. Et, en effet, nous nous rappelons bien l'espèce de confiance qui régnait alors et rendait aisées les relations entre gens de tendances différentes; cela, sans qu'on établît de ces distinctions, sans qu'on se livrât à cet ostracisme féroce des passions déchaînées plus tard. Certaines questions de race ou de morale n'étaient pas posées, et c'est à peine si alors on remarquait qu'à un nom fortement tudesque correspondît un visage, un être différent de nous. L'extrême amabilité, la facilité d'assimilation, le caractère insinuant d'une partie nouvelle, mais déjà bien installée, de la société parisienne, qui s'en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n'était point question, ou du moins un homme comme Forain n'eût pas songé à prendre parti, au profit des autres, contre une fraction de citoyens parmi lesquels il comptait des amis. Eh! quoi! fallut-il pour animer son génie, des drames, dont le pays entier allait être bouleversé? Vus de loin, ces événements auront peut-être une grandeur; de la beauté en rejaillira sur cette heure, et l'œuvre exaspérée de Forain apparaîtra comme plus légitime, sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes. Des cœurs tièdes devinrent bouillants, ce fut une orientation nouvelle pour quelques-uns, qui, de paisibles et plutôt conservateurs, se transformèrent en révoltés—par conscience!

Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du Boulangisme, sa maîtrise éclate après 1896, date si importante d'une tragédie qui ouvre les esprits, agite les cœurs, où l'on peut assurer que chacun est de bonne foi, spontanément s'exprime, agit en toute sincérité pour la défense de ce qu'il croit être les intérêts mis en péril d'un pays, de la nation française ou de la civilisation. L'avenir de la France est en jeu, toutes portes vont être ouvertes à ses démolisseurs. Il faut choisir entre le nationalisme de notre race—et celui d'une autre famille établie dans toutes les villes du monde. Était-ce une illusion? Nous ne le crûmes point, ni d'une part, ni de l'autre.

On se réveilla soudain ainsi que d'un état d'inconscience léthargique. Comme dans les travaux du Métropolitain, qui mettaient à nu des étages superposés de canalisation, pour les eaux, le gaz, l'électricité, le téléphone et le télégraphe—prodigieux réseau de fils et de tuyaux invisibles dont l'enchevêtrement compact et obscur participe à notre vie à l'air libre—nous aperçûmes alors mille choses insoupçonnées. Nous devinâmes la cause de maints effets déjà ressentis, mais comme une légère et fugitive douleur qu'on oublie dès qu'elle cède… Tout esprit qui ne fut point remué, retourné ainsi qu'un champ de labour, tout homme assez prudent ou assez lâche pour être demeuré impassible, ne comprendra pas la crise par laquelle Forain, de charmant dessinateur qu'il était, devint un grand artiste.

L'affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le P'sst…! journal dû à Forain et à Caran d'Ache, paraît en 1898 et se poursuit jusqu'à la fin du procès de Rennes. Il contient une série de chefs-d'œuvre ininterrompue, dont je voudrais bien n'étudier que le dessin, car une véritable maîtrise s'y atteste, pour la joie et l'étonnement des admirateurs de Forain. La plupart de ces planches ont la largeur de trait du pinceau trempé dans l'encre lithographique. On a souvent prononcé, à ce propos, le nom d'Honoré Daumier. Je vois bien les analogies purement extérieures qui ont rapproché l'un de l'autre ces deux satiristes dans l'opinion courante. C'est ce genre de ressemblance qui fait dire au public, d'un portrait de femme décolletée, sur un fond de paysage, dans un cadre ovale: «C'est du La Tour», ou d'une enfant blonde sur fond gris: «C'est un Velasquez». Forain aurait plutôt l'écriture appuyée, grasse et si nerveuse de Manet, dans le «Corbeau», dans son portrait à la plume de Courbet, que je possède, ou de trop rares croquis dispersés par les revues. Forain prend place à côté de Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme un Goya moderne. Il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages du P'sst…! sont des sortes de tableaux; on peut seulement regretter qu'elles soient pleines d'allusions à des scènes d'«actualité» qui exigeront plus tard, pour conserver leur éloquence et leur sens, des notes historiques. Les noms propres abondent dans le texte, de personnes vouées momentanément, par l'exaspération de sentiments exceptionnels, à une haine politique qu'on ne pourra plus comprendre dans vingt ans, mais qui divisa les familles les plus unies, rompit de vieilles affections, arrêta la vie sociale.

Je n'écrirai, je ne veux pas écrire ici le nom d'un très galant homme[6], dont la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier, évêque, militaire, maître d'hôtel, s'élève jusqu'à devenir le symbole d'une idée et d'une race. Quel ouragan de passions sur la France! Du moins, les victimes du P'sst…! ont-elles eu bientôt leur revanche,—peut-être seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir des albums désormais classiques, de se voir comme les acteurs d'un drame joué pour la défense de la race. Forain défendait la sienne. Ceux de l'autre parti avaient, d'ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul, qui manqua hélas! de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la fois!…