[6] Cet homme, le «Polybe» du Figaro pendant la guerre de 1914-1918, ce grand patriote et écrivain militaire, nous l'avons vu sur les boulevards en compagnie de M. Forain, quand celui-ci revenait, en permission, du front, où, malgré son âge, il joua un si beau rôle, comme officier-camoufleur.
Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état de rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore. Comme la plupart d'entre nous, il ne connaissait pas les détails juridiques de l'affaire et ne s'arrêta pas à discuter tel ou tel point sur quoi nous ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns, la folie, dirais-je, chez les autres, brouillant tout dans la hantise d'une obsession. Forain sentait que «c'était la fin de quelque chose» dont il faisait partie; il hurlait à la mort, comme tels autres criaient «à l'assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas! des poignées de mains ne furent pas toujours échangées entre les combattants, après le duel. La maison brûle encore. Verrons-nous ce qui se dressera sur le terrain calciné? On eût souhaité d'être enfant ou vieillard en 1897.
Si les sujets dans le P'sst…! sont de l'«actualité», la puissance du sentiment communique à Forain une flamme qui le transfigure et le grandit. Son esthétique prend un caractère grave et, quoique très réaliste, va devenir lyrisme patriotique. Ce n'est plus de la plaisanterie parisienne. A côté de l'humanitarisme mystique des nouveaux apôtres, source réapparue de l'inspiration française, voici un éréthisme national, mettons le chauvinisme! D'un autre point de vue, et si comme tout semble l'indiquer, l'affaire Dreyfus fut une reprise, après un siècle, de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions, pour plus doucement vivre en société, tâcher d'oublier, prendront dans l'avenir une singulière signification d'époque.
Le premier numéro du P'sst…! montre le «Pon Badriote» qui introduit le «Chaccusse» dans la guérite vide d'un factionnaire; et il se termine par la magistrale moralité dont la légende est: «Merci, au revoir père Abraham, j'fous ai tiré les marrons du feu!…» La composition est grandiose. Le maigre sémite de France, les bras pendants, la tête inclinée sur sa poitrine, regarde par-dessus son binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour un jeune homme de 70), celui qui emporte les documents de «l'Affaire» avec un rire béat, ravi d'une nouvelle conquête sur nos généraux.
Quel progrès a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15 septembre 1899, en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le Pon Badriote, qui accuse, est bien établi dans ses traits sabrés, sommaires, rapides, il n'a pas l'envergure et le style du père Abraham, d'un crayon souple, débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna ses personnages. Ce trait serait impossible à copier fidèlement; de réduit qu'il était auparavant à quelques éléments très analysables, le voici dessin que nul imitateur ne pourra plagier.
C'est la fantaisie, la couleur dans la forme, l'atmosphère, les volumes amplifiés des figures, et pour ainsi dire modelés dans la glaise. C'est de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de Carrière sont de la peinture modelée par un statuaire. Entre le frontispice et la «moralité», on ne sait quel choix faire.
Cedant arma togæ: impression d'audience. C'est un magistrat vu de dos, qui lance en l'air, de son pied levé, un képi de général. La robe, formant une vivante arabesque dans le mouvement tendu du corps, d'un beau noir, prend l'aspect d'une orchidée fantastique.
On retrouve un peu de Manet dans Bataille Perdue: les deux amis qui, pour un instant indécis, disent:
—«Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en fuite, Arton est coffré, quelle guigne!…»
Je ne crois pas qu'à quelque parti que vous soyez attaché, Le coffre-fort: «Patience!… avec ça, on a le dernier mot!…» cette étonnante page moderne vous laisse froid! La confiance en l'argent, sentiment indéracinable chez les hommes civilisés, est puissamment rendue par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux clignotants, qui, en défiant des ennemis invisibles, tapote de sa griffe de bête de proie la serrure dont il a le chiffre.