J'ai dédié à l'auteur de «Swann» la réimpression d'Études et Portraits, devenus plus tard le «De David à Degas»—un titre meilleur par sa sonorité que par le sens qu'il suggère—; le second tome de ces «Propos de peintre», je l'offre à l'auteur de «A l'ombre des jeunes filles en fleurs». «Dates» fait corps avec «Propos de peintre», comme chacun de vos romans, mon cher Marcel, constitue une partie de «A la recherche du temps perdu».
Je donne même, ici, mon étude sur Forain, et une autre, très développée, sur Frédérick Watts, lesquelles parurent dans Essais et Portraits. Vous trouverez plus loin des pages sur José-Maria Sert et sur quelques autres artistes dont vous parlez dans votre préface, mais qui ne figuraient pas dans «De David à Degas». Le pire défaut des articles réunis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas avec rigueur, qu'on y trouve des redites; certaines pages font double emploi; et surtout, ces articles s'adressent à des publics différents, si bien qu'au moment où l'auteur inclinerait au développement d'une idée qu'il mènerait aussi loin que possible, il la lui faut abandonner: d'où un péril qui est que son point de vue n'a qu'une stabilité d'époque et presque de circonstances. Aussi bien, j'appelle ce livre: Dates.
Sur votre conseil, et à votre prière, j'avais écarté le Jean-Louis Forain; pour, précisément, des «raisons d'époque», je le réintègre dans ce recueil parmi d'autres points de repère du souvenir, qui m'aident dans ma «Recherche du temps perdu».
M. François Fosca (en peinture, Georges de Traz), après une analyse de la critique d'art telle qu'on la définirait, critique de «créateurs», selon lui, prononce dans le Divan: «Tel axiome de Denis, telle remarque de Piot, vous en trouverez la justification dans quelques centimètres carrés de leurs toiles, ou dans le coin d'un Cézanne, d'un Signorelli. Et réciproquement, de ces axiomes, sont nées d'autres œuvres formant comme les degrés alternés d'un escalier que gravit l'artiste. Qui n'a souhaité une édition de «Théories», où l'on intercalerait les reproductions des œuvres contemporaines de chaque article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de deviner sa peinture à travers ses écrits… Quelles sont ses idées directrices? A part quelques réflexions sur la peinture de portraits, son livre pourrait être écrit par un amateur intelligent qui a fréquenté pas mal de peintres, a du goût, mais nulle armature. Chez lui, l'artiste et l'amateur sont deux hommes différents. L'un crée; l'autre goûte et s'enthousiasme. Mais jamais les expériences du premier ne contrôlent les jugements du second. Nous comprenons maintenant pourquoi il sacrifie au «Cubisme». Capable de discerner les causes de cette hérésie esthétique, il est incapable de résister aux attraits d'une sensation nouvelle…»
M. Fosca s'excuse «d'assumer ainsi le rôle d'un puritain grondeur», mais c'est qu'en présence de l'anarchie actuelle que je connais si bien,—il doit le savoir—«l'attitude du dilettante n'est plus admissible». En serais-je donc un? Mais, plus loin, M. Fosca me donne pour «ravi de jouer, sur le tard, le rôle d'un vieil oncle grognon», «un laudator temporis acti», qui, devant les nouveautés ronchonne: «Ah! si vous aviez connu Manet!» Ici M. Fosca semble avoir trop peu d'ironie, mais il ne me déplaît point de me sentir, moi-même, devenir un peu prud'homme, pour un Suisse comme ce bon M. Fosca. Selon lui, dès que j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse, l'étrique; une sorte de «scepticisme quasi cruel» fait que je ne puis «étudier l'œuvre, l'exalter, qu'en diminuant l'artiste». Entre mes mains, Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche, endormi à l'ombre de l'Institut; Manet, un amateur peu sérieux, jaloux de la gloire de Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement cabotin. «Aux lauriers qu'il tresse, Blanche mêle l'ortie au laurier. C'est si frappant, que dans la préface, Marcel Proust avoue en être gêné!» En vérité, est-ce que vous aussi, je vous peine un peu?
Mais, cher Marcel, je ne crois pas à la critique d'art, et serais peu à même de définir ce que cela est,—aujourd'hui du moins! Je ne suis qu'un portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son mieux, et avec cette franchise que les parents de ses modèles réprouvent dans sa peinture, jusqu'à la lui laisser pour compte, trop souvent, comme «cruelle». Mes articles, mes études ne sont, à la façon de mes portraits peints, que les paragraphes ou les pages d'une petite histoire de mon temps. L'opinion des autres qu'avec soin je cite, les guillemets dont j'abuse, n'y découvrez-vous pas un scrupule? Certain «critique» me désigne comme un «mémorialiste féroce»; d'autres me prennent pour un mondain,—comme vous! A Paris, on peut, à la vérité, naître, vivre et mourir dans une même rue, sans être connu de ses voisins. J'en fais chaque jour l'expérience comme de l'impossibilité où nous sommes de nous débarrasser d'une étiquette que colle sur notre dos un farceur habile.
Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit à ce point trompé sur le mérite des ouvrages qui parurent de son temps; mais combien ce qu'il raconte de leurs auteurs nous intéresse! Me suis-je trompé, comme l'ont fait tant de critiques sur leurs contemporains? En tout cas, et rendez-moi cette justice, après quarante ans d'expérience, je ne reviens sur aucun de mes jugements, même de tout jeune homme. Delacroix, Ingres, J.-F. Millet, Courbet, Corot, Daumier, Cézanne, Manet, Degas même, je les «adore», comme on dit aujourd'hui, et m'aperçois peu à peu que tant d'autres peintres que les critiques d'art et les marchands nous présentèrent comme supérieurs à ces Maîtres[1]… eh bien!… on ne les tient plus que pour «intéressants». Déjà quelques-uns de ceux-ci retombent lentement, en vol plané, des cimes où les avait portés l'enthousiasme des séïdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien découvert tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler que ce fut Hervieu, qui lui signala Maeterlinck, pendant un séjour que faisait l'auteur des «Tenailles» chez le jardinier des supplices? Hervieu, dans un tas de livres reçus par le chroniqueur, avait choisi le Théâtre des Marionnettes, de Maeterlinck. Il passa la nuit à lire, et, le lendemain, mit le feu aux poudres: Mirbeau écrivit son fameux article. La critique du Lyrisme, du Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date de Mirbeau, aura eu des répercussions profondes dans les ateliers, comme nous le verrons dans mes prochains «Propos de peintre» des années après-guerre, où la folie des préfaces pour catalogues d'expositions est devenue générale. Il reste à espérer que cette Égalité dans l'éloge finisse par déprécier le Peintre.
[1] Lautrec, considéré comme supérieur de beaucoup à Degas. (Louis Vauxcelles.)
J'ai souvent présenté jusqu'ici des artistes que je place à un rang un peu subalterne d'acolyte: Fantin lui-même et Whistler aussi, par rapport à d'autres que je déifie. Ne possédant pas un éclectisme extensible (ou le contraire…,) mais entretenant quelques convictions passionnées, j'espère qu'il existe encore quelque part une échelle des valeurs; sinon, j'en veux établir une, ne serait-ce que par respect et dévotion pour les grands génies. A mon culte pour Manet, peintre, imputez donc la faiblesse avec laquelle je note d'humbles traits, qui me touchent si fort dans l'homme que j'ai connu et aimé. Pour moi, loin de ridicules, ils me paraissent sublimes.
Le caractère d'un Louis David me fait mieux comprendre son œuvre, encore que je me passerais de savoir ce qu'a dit et pensé le citoyen, pour mettre le peintre aussi haut que je l'érige dans l'histoire de l'École française.