Ne sera-t-il pas de quelque importance pour les historiens de savoir que, sur la scène de l'Opéra, le 2 février 1920, le maître Henri Matisse, en veston et lunettes d'or, se laissa traîner par des danseuses et un maître de ballet, son ventre de professeur quinquagénaire disparaissant sous des couronnes plus martiales que le chêne et le laurier qu'au 14 juillet précédent le maréchal Foch avait reçues, entre l'Arc de l'Étoile et la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins touchant, dans ses tournées théâtrales que dans son studio méditerranéen, qui est une chambre d'hôtel-palace? C'est si beau quelqu'un qui croit en lui-même, et vous dit pourquoi!

L'âme d'Eugène Carrière, sa belle correspondance, son courage dans la douleur, ses vertus civiques et privées, son intelligence de la peinture, tout cela suffira-t-il à faire de lui un aussi grand artiste que Courbet, qui, pourtant, fut un assez sot vaniteux? Tandis que j'écris ces lignes, seuls quelques marchands soutiennent le commissaire qui disperse les études de l'atelier Carrière, au milieu de l'indifférence sinon de la tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont déçus, c'est que leur mémoire est pleine encore de la littérature qui fut consacrée au brave peintre par les écrivains du «Formidable»: ils ont eu, du peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en ont fait un Titan.

La Vierge de Cimabue, portée par les rues de Florence, semblait vivante au peuple et le fanatisait. Aujourd'hui, comme il appert des ballets russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se manifeste différemment, et pour d'autres ouvrages, tels qu'un décor de théâtre, ou un costume de ballerina. Nous applaudissons à toute forme du génie, et décernons les lauriers pareillement à M. Wilson, nouveau Christ, et à Matisse nouveau Van Eyck, quitte à rire bientôt après de nos tartarinades.

M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la «compréhension de la vraie grandeur»… Selon lui, je rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant «intimiste», qui n'a tout de même rien signé d'aussi accompli que le portrait de la mère de Whistler, ni que certaines natures-mortes de Fantin Latour, n'en déplaise à M. Fosca! Il est bien bon de nous rappeler que Maurice Denis est admirable, mais nous préférons les moindres aux plus grands et trop concertés ouvrages de ce pieux artiste.

La «vraie grandeur», c'est précisément celle qui ne doit pas être «voulue», ni obtenue, par des théories, mais reste ignorée de ceux en qui elle réside. Souvent ces bienheureux-là, ce sont les contemporains obscurs d'un artiste très fêté de son vivant. Ce phénomène de revirement complet de l'opinion, nous l'avons vu se produire et l'observons de plus en plus fréquemment, car presque personne ne semble savoir en quoi une œuvre est œuvre d'art, surtout en ces cas si fréquents où la valeur ne s'y signale pas par quelques-unes de ces outrances qui sont, en même temps que leur cause de succès, bien rarement un gage de pérennité. Ce qui manque à la plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur «fatale» et, si j'ose dire, congénitale, des «Créateurs». J'avoue qu'il est très peu de peintres modernes et surtout vivants, que je considère comme des maîtres, quoique chacun de nous en soit un (cela va de soi), pour quelques amis, pour deux critiques, quelques marchands et le petit jeune gendelettres, qui se moque en traitant de tel un aîné qu'il croit «arrivé», parce que le pauvre homme est «connu».

Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon cher Marcel, savez-vous combien un homme de goût se compromet à prononcer et, bien plus gravement, à écrire certains noms d'artistes à côté de certains autres? Si, tout de même! Et de signer une préface à un livre de moi, ce fut un acte de grand courage, et je vous en garderai une reconnaissance très vive, puisque telle personne qui y figurait vous pria de l'en faire disparaître; et ne m'avez-vous pas avoué aussi dans une de vos lettres, que certains de vos amis vous avaient supplié de vous abstenir de me faire si grand honneur que de m'accorder votre apostille?

Comme vous étiez invisible pour moi, et jamais plus abonné au téléphone, combien avons-nous dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour où vous m'avez adressé le manuscrit de votre belle préface, et celui où mon livre parut? Connaissant votre politesse et votre désir d'être agréable à autrui, je vous avais prié de ne pas insister sur mes mérites de peintre, par crainte que vous n'apprêtassiez trop de copie pour les anonymes qui me réservent toujours une place dans leurs échos hebdomadaires… D'ailleurs, claquemuré comme vous l'étiez alors, vous n'étiez plus «au courant», m'écriviez-vous. Ne m'avez-vous point demandé: «Où peut-on voir des Cézanne?»

Et vous feignez de me croire un peintre classé! Cela, Marcel, c'est un peu trop de politesse! Comment n'avez-vous pas été averti par vos nouveaux amis de la N. R. F. qui n'ont jamais imprimé mon nom comme peintre, même à l'époque où j'écrivais parfois dans cette revue austère et jésuitiquement «bolcheviste»? Ils ont peur de se tromper… et plutôt le silence, que ces horribles sueurs froides qui mouilleraient les tempes et l'échine de certains «amis», s'il leur fallait se prononcer… tout seuls!

Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma tête, j'ai voulu vous faire entendre qu'on n'avait pas encore cessé de tenir sur moi, «dans certains salons», des propos comme ceux que vous avez jadis enregistrés: «Il faudrait mettre ses toiles plus en lumière, pour aujourd'hui seulement, parce que nous l'avons invité en quatorzième ou en cure-dents; on les remettra demain à un endroit où elles ne se voient pas». Non, mon cher, elles ne sont pas plus que jadis «à la place d'honneur dans les mêmes salons». Personne, heureusement pour moi, n'en déclare: «C'est d'une beauté rare; c'est beau comme le classique». Comme me le dit Paul Valéry, mon cas est même assez cocasse. D'ici cinquante ans, on verra dans des musées les portraits que j'aurai peints de tant de littérateurs, mes amis; et de l'auteur de ces portraits, il n'y aura trace dans aucun livre de son époque. Je suis peut-être le seul artiste de mon âge, dont il n'existe pas la moindre monographie et que Larousse ignore. Je me sens, d'ailleurs, très fier de cette singularité, et je la porte, comme certain professeur d'échec, les ongles qu'il laissait croître à la façon des mandarins de la Chine.

Quelqu'un des privilégiés qui pénétraient nuitamment chez vous, aura dû vous prévenir que mon sens critique s'alarmait un peu des éloges contenus dans votre préface; sur quoi, vous m'avez «rendu ma liberté», supposant que je ne désirais plus publier cette belle page! Vous m'avez même, un beau matin, proposé d'en écrire une autre, où vous m'eussiez présenté d'une façon différente, comme une espèce de «méconnu», genre qui fut tant à la mode! Vos historiographes, après moi, trouveront dans mes tiroirs les centaines de pages que j'ai reçues de vous, à l'occasion de cette préface, honneur de ma courte vie littéraire, et dont le plaisir que j'avais à les lire (malgré vos pattes de mouche) n'était combattu que par tout ce que vous me disiez de la peine que vous preniez à les écrire, tant votre vue était fatiguée et votre asthme pénible.