Je vous avais demandé, non pas une «préface», mais quelques souvenirs de notre Auteuil, au temps où, vous et moi, voyions passer auprès de nous certaines des figures dont il est question dans mes livres… J'espérais un portrait du Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et Degas: vous m'avez terriblement flatté. Mais vous avez trouvé l'occasion de signer deux chefs-d'œuvre: le portrait de mon père et le vôtre. Quant à celui du Marcel Proust frais émoulu du collège, il est d'une ironie telle, que vous n'aimeriez pas, dites, qu'il eût été peint par un autre que vous-même? Mais les portraits, la ressemblance, quel sujet à brouilles, à colères!… Il en va d'un portrait comme des articles de critique. La plupart des modèles ou des auteurs en sont mécontents. Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une telle délicatesse dans la rédaction d'une page où une personne amie est jugée, ou seulement citée par vous, que vos insomnies en doivent être bien cruelles, si la crainte vous saisit de n'avoir peut-être pas été suffisamment aimable. Mais est-ce là le bon état d'âme du «portraitiste»?

Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut bien appeler sans pareil, a fait de vous un «portraitiste» comme il n'en sera jamais parmi les peintres, et tel que je n'en sais point chez les romanciers. Votre M. de Norpois, votre M. de Charlus—je ne parle pas de Swann!—ce sont des portraits de grande tradition. Car, je le crois, contrairement à ce pour quoi vous tiennent la plupart de vos laudatores, vous êtes un classique français, par l'étude des sentiments et la composition, que vous renouvelez, mais qui est l'un de vos primes soucis. Bien déçus seraient vos lecteurs s'ils voulaient reconnaître vos modèles, comme ils croient pouvoir nommer ceux d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des caractères de votre génie et, peut-être, avec votre langue, votre principale originalité,—c'est cette dualité de peintre et de modèle. L'art, dont vous créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages, ressortit à une des opérations de l'esprit les plus rares et les plus compliquées; il y en a peu d'exemples dans l'histoire des littératures. A peine oserais-je citer une George Eliot? Quand Léon Daudet voit un rapport entre votre œuvre et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon donne la mesure de son esprit critique tout en surface. Les documents que vous nous apportez pour l'étude des passions sont, quoique dans la tradition, d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette épithète, on n'en pourra jamais abuser si l'on parle de vous, dans l'impossibilité où l'on est de trouver dans votre œuvre des points de comparaison avec celles-là mêmes que l'on préfère. Les figures que vous prenez sur nature et que votre brosse peint avec un peu trop de facilité sont des personnages de second plan, comme les Verdurin, le docteur, le peintre, le compositeur; mais ceux-là, dans d'autres romans que les vôtres, seraient des chefs-d'œuvre, comme portraits. Il me semble parfois, et dans vos plus belles pages, que vous empruntiez à un sexe les traits d'un autre; qu'en certaines de vos effigies, il y ait substitution partielle du «genre», si bien qu'on pourrait dire il au lieu d'elle, et faire passer du masculin au féminin les épithètes qui qualifient un nom, une personne, dans ses gestes et son maintien[2]. Or ceci, qui serait peut-être gênant dans certains livres, devient chez vous une subtilité de plus, vous prête un accent de vérité plus fort, plus large et de généralisation, malgré la minutie de l'analyse, dans la contre-expérience que vous faites sur vous-même. La plus humble de vos créatures, disons Françoise, vous vous l'incorporez avant de la restituer, enrichie par son séjour chez vous. Vous êtes donc à part, et la question de ressemblance individuelle ne doit pas compter, dans votre cas, comme romancier. Mais comme «préfacier»?

[2] En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur «Swann», c'était à l'Écho de Paris. Je retrouve ces phrases:

… «Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux qui, en plein jour, ne voient qu'à demi…»—«M. Proust s'arrête partout passionnément, regarde les autres, comme le martin-pêcheur voit le fond de la rivière…»

Quelles limites fixer à la ressemblance, pour le portraitiste? Quelles bornes à l'usage licite de la franchise, à l'exercice d'un peintre vrai, ou, encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien marqué dans votre préface à mon livre, que je l'avais requise de vous, cette étude; elle avait donc un peu d'une «commande», comme nous disons? Précisément, «commande» implique flatteries, et retouche,—pense le client ordinaire.

Vous avouerai-je que toute photographie prise de mon visage me paraît étonnante et m'instruit sur moi-même, alors que mon entourage crie à la caricature? Forain, Rouveyre, Boldini, Max Beerbohm, Sickert, Sargent, Degas, m'ont été, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents, ces croquis ou ces tableaux, de même que je pense me voir dans la glace, et ris de tout cœur, en lisant certain fameux portrait écrit, que mes amis m'ont caché, quand il parut. Cette «manière noire» est due à la collaboration de Forain (pour le côté moral) et de Léon Daudet (pour la forme extérieure). J'ai été un peu surpris, en le lisant, que ce morceau de bravoure fût de Léon Daudet. Je me suis toujours méfié des gens qui ont des certitudes, ou des haines apostoliques, à la Mendès, mais Daudet porte un nom qui m'est cher; ce solide bourgeois défend des préjugés, une société, une classe auxquelles on ne me crut point, en général, hostile. J'étais bienveillamment reçu dans sa famille, et le rencontrais dans quelques maisons d'amis. Toujours m'efforçai-je de lui trouver «un esprit fantastique», quoique Mme de Noailles, dès ma première entrevue avec lui, m'eut confié: «Non, la drôlerie de notre cher Léon n'est pas pour vous!» Je ne pus point y contredire.

En tout cas, il a du courage. Les engueulades de «Léon» et les coups de rapière de ce noble justicier, je les préférerais, il me semble, aux complaisances veules, aux «léchades» dues à la papelarde camaraderie dont un Parisien est trop souvent l'objet dans la presse, par ces temps où personne n'ose plus formuler une opinion. L'express-charge par quoi ce pamphlétaire m'exécuta, en pleine guerre et Union sacrée des bons citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-même. Mais la passion de la vérité emporte tout!

Quant à vous, «le dreyfusard» que vous vous flattez d'être, votre génie est d'autre part célébré par l'Action Française, et c'est dans un sentiment semblable à celui qui fit l'Union Sacrée,—j'imagine cela, du moins—que vous me priiez, il y a deux ans, de ne pas réimprimer, pour le pacifique lecteur d'après-guerre, mon essai sur le nationaliste Jean-Louis Forain; à moins que, de ma part, peu digne vous semblât que je remisse sous ses yeux, comme pour les lui rappeler, les éloges que j'adressais à ce grand dessinateur, après que Forain, feignant de me prendre pour un ennemi, eût cessé de saluer son panégyriste? Vous m'expliquerez l'imprévue attitude de Forain à mon égard, en me disant qu'un auteur illustre garde sa pudeur et que le succès redouble sa susceptibilité et ses craintes. Vous m'avez écrit que 886 lettres de félicitations vous étaient déjà parvenues en trois jours, à l'occasion du prix Goncourt; mille découpures de journaux, de longs articles, certains signés par des amis enthousiastes; des poèmes suivirent, et une ode même, à Marcel Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui vous ont froissé, si inexplicablement même, que leurs auteurs durent se prendre la tête dans leurs mains et se demander: «Qu'est-ce que Proust a compris? Quelle noire intention me prête-t-il?»

Votre compréhension, par tous reconnue, de la chose écrite, votre critique si lumineuse des auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à vos «Pastiches» et à vos pages, si stimulantes, de technicien, sur Flaubert) obligent ceux qui vous blessent en croyant vous louer, à reconnaître qu'ils ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention d'exprimer—ce qui est sans doute souvent mon cas—puisque vous apercevez une épine là où l'on voulut mettre des roses. Ce qui n'empêche pas que la loupe à travers laquelle vous considérez le monde extérieur, nous la tenons pour aussi infaillible que votre introspection; votre puissance et finesse d'analyse, tout ce à quoi nous devons l'inépuisable joie de vous lire, il est peu d'instants où vous vous en départissez; ni en écrivant, ni en jugeant vos propres œuvres, ni au reçu d'une lettre de fournisseur, d'un camarade à vous, fût-elle de M. de Saint-Loup; ou d'une femme, fût-elle la bonne Françoise. Il s'ensuit donc que, moi, votre admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux ni que Léon Daudet, je n'échappe à votre épluchage grammatical et psychologique, et que je tremble, ou bafouille, en vous répondant par une lettre, qui, adressée à un autre, exprimerait en quatre lignes: «J'ai bien le désir de vous voir». C'est souvent par gêne et par respect que l'on formule mal sa pensée. La restriction mentale est un fâcheux et redoutable censeur de l'écrivain.

Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve «décevantes», Degas vivait encore, quand je les donnai à la Revue de Paris. Voilà le mystère de mon embarras éclairci! Tout au contraire de vous, mais presque autant, Degas, le solitaire hautain et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait ceux qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes modestes et justement orgueilleux à la fois, celui qui prenait un masque de diable Papou, afin de faire le vide autour de lui, n'a pas si bien réussi à écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses rapports avec autrui, n'est que grâce, prévenance, gentillesses et délicates intentions.