Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier d'une légende. Ainsi l'univers a appris, quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna même, me dites-vous, soixante ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous étiez malade, très riche, très mondain, disait-on, à gauche; un papillon de nuit qui disparaît à l'aurore pour ne réapparaître que le soir. La seule part d'exactitude, dans ces histoires, serait qu'il est devenu impossible, pour les diurnes comme moi, de vous joindre, quoique l'on rencontre souvent quelqu'un qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé «d'un poulet rôti» avec vous. Je ne crois pas vous avoir aperçu plus de trois fois depuis «l'Affaire», je mourrai sans avoir, peut-être, passé deux heures encore près de la personne avec qui j'ai le plus de plaisir à me trouver, et vous aurez quitté votre fameux appartement du boulevard Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège, sans que j'y aie pénétré pour peindre, comme je le voulais, une image du Marcel Proust adulte.

A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial du boulevard Malesherbes, du temps où je perpétrai, de vous, la mauvaise toile que vous faites reproduire encore aujourd'hui dans Excelsior, et dont vous m'avez demandé la permission d'orner l'édition de vos œuvres. (Et comme vos goûts ont dû paraître démodés à vos nouveaux éditeurs.) Vous m'avez montré la salle à manger que vous prêtaient, avec leur argenterie et leur linge damassé, M. le professeur Proust et votre excellente mère, pour que vous y entretinssiez d'illustres hôtes qu'à dix-huit ans vous traitiez en Lucullus, et mettiez en rapport avec vos professionnal beauties un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant d'autres admirables héros qui participent désormais à notre existence. Vous receviez les duchesses douairières, les futurs ducs, à qui vous donnâtes ensuite plus grande audience dans votre pastiche de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en rapportait, car, soucieux de mon travail plus que du vôtre, vous avez toujours tenu à m'épargner ces divertissements. Je ne sais rien de plus juste que ce que vous avez dit dans votre préface sur le palladium qui me protégea de bonne heure contre les périls de la conversation de société. Cette influence tutélaire, ne l'appellerions-nous pas, tout prosaïquement, mon fragile estomac,—ou mon imprudente franchise dans l'aveu de mes admirations et de mes dégoûts? Du même ordre, la protectrice de votre œuvre ne fut-elle pas, mon cher Marcel, la fièvre des foins?

Je répète «imprudente franchise?», mais j'ajoute un point d'interrogation; car en se remémorant les propos d'alors, on pourrait se demander si jamais, dans aucune société polie, un débutant entendit, prononcés et colportés par la presse, des propos plus perfides, des calomnies plus abjectes que celles qui secouaient de rire les salons du faubourg Saint-Honoré, les ateliers d'artistes qu'envahissaient peu à peu les métèques. Le Journal d'une femme de chambre, d'Octave Mirbeau, conservera l'odeur de ces déjections que reniflaient comme un parfum aphrodisiaque les délicats et les «blasés». Un jury aurait eu peine à distribuer des récompenses dans un concours de perfidie, trop de candidats en seraient sortis ex æquo. Aussi bien, la verve de Léon Daudet semble avoir presque de la «bonenfance», comme eût dit Goncourt. «Léon» était l'élève des grands maîtres de notre jeunesse, et leur pâle reflet. Mon nom figure une fois dans le journal de Goncourt. Et tout ce qui l'a frappé, c'est cette scène: j'entre chez quelqu'un; je me félicite de la mort de mon père qui dilapidait sa fortune. Le trait est délicieux et d'une exactitude digne de l'observation des enragés déjeuneurs en ville. J'expliquais cette influence morbide à Henry James, certain soir qu'il sortait de chez les Daudet avec moi, confondu de ce que Léon, le fils de son ami très cher, avait avec tant de vacarme expectoré de fétide, durant et après un énorme repas—outre des verdicts définitifs, des jugements tartarinesques sur d'admirables artistes de la littérature anglo-saxonne, dont Henry James était un des plus grands.

Mais ces fleurettes de la conversation poussaient dans tous les milieux où l'on se piquait d'art et de littérature,—et jusque dans le gratin qui s'intellectualisait.

Vous et moi n'avons-nous pas été un peu éblouis par un homme pour lequel nous garderons, tout de même, un peu de reconnaissance et beaucoup d'admiration?… mais il faudrait, pour être aujourd'hui compris, évoquer une figure, telle qu'alors, dans un mystère savamment entretenu, elle se dressait, belle, devant nous, environ 85, du côté de chez Charles Swann.

Que n'avez-vous, Marcel, consacré un de vos pastiches à ce «conversationist» de génie, si supérieur à ce qu'il laissera d'écrit; pour lequel nous avons eu de l'amitié, du respect, et qui nous enchanta par son esprit, son érudition, sa fantaisie, lui qui se donnait autant de peine à nous conquérir que j'en pris ensuite pour me soustraire à sa tyrannie. Il aurait fallu garder de lui, au gramophone, des disques, comme ceux qui conserveront la voix de la Patti et de Caruso. Faire un pastiche? Non, vous nous devez une monographie du comte Robert de Montesquiou.

Il nous envoûta! Nous prit-il assez de temps! Je ne me lassais pas de l'entendre déclamer les vers de nos poètes, d'une voix glapissante, spéciale au «gratin», mais si belle! Sa tête de d'Artagnan, de jeune Aurevilly ou de Brummel français, il la soutenait par un énorme poing ganté de blanc, le coude appuyé sur le marbre d'une cheminée. «In brachium facit potentiam», a-t-il tracé en lettres biscornues et vermicellées, au-dessous d'une photographie par Otto, que je garde encore, et qui s'efface auprès d'une autre, «la divine comtesse de Castiglione», l'une de ses déesses, en verre filé ou en cire.

Cette mystérieuse Florentine, une des plus inquiétantes visions de mon enfance, m'apparut comme une petite vieille inconsolable de sa beauté et de son règne abolis, quand elle vint chez moi jeter des fleurs sur un cercueil et annoncer au fils du défunt qu'elle se croyait encore à même, dans un certain éclairage, d'offrir au jeune peintre que j'étais quelques vestiges de sa splendeur. Je dus m'exécuter, puisque Mme de Castiglione, qui me témoignait une affection quasi maternelle, m'y invitait. Mais comment et où poser? Que verrais-je, les voiles une fois tombés? Il fut d'abord question de séances à la lueur des bougies. Enfin elle me dit: «Je viendrai vers la fin du jour, tu auras fermé les persiennes, je disposerai les rideaux, le siège où tu t'assiéras et le mien; demain, quand le soleil sera en face de la maison, et bas, attends-moi. Nous essaierons, je veux que tu saches comment était l'amie de ton père». Elle vint à l'heure. J'étais épouvanté, ma main allait-elle m'obéir? Toile et pastels étaient tout prêts. Cette scène se passait dans une pièce tendue de cretonne bleue; les vitres, de même couleur, créaient une atmosphère laiteuse comme la fumée d'une cigarette. Mon modèle entra sans bruit, glissa sur le tapis, telle une «apparition» sur la scène. Elle s'installa, de profil, le buste bien droit. Malgré sa haute coiffure en forme de diadème, c'était un petit tas. Un à un, les voiles se répandirent sur le sol… et je reconnus la Reine d'Etrurie, l'Ermite de Passy,—idole de la Cour de Napoléon III—, un illustre visage, mais fardé, ruiné, de marchande à la toilette; un bout de sucre d'orge réduit dans la main d'un enfant qui le suce.

Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici? Vous le savez, Marcel; à cause de Charles Swann, de la Berma et du diabolique impresario que fut, d'elle et de tant d'autres beautés, le comte Robert de Montesquiou Fezensac. Après des mois d'un intense surchauffage de notre imagination, il nous confrontait souvent avec une soi-disant déesse, ou un héros dont il avait tu le nom et cette apparition devait éveiller en nous le sentiment du Divin, ou l'émotion qu'aurait un planton dans sa guérite, si M. le maréchal Foch venait lui demander de ses nouvelles. D'où, une fois, ce pastel de Mme de C., qui, dès que je l'eus peint sans avoir échangé une parole avec cette matérialisation médiumnique, fut enfermé solennellement dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un passager de transatlantique, pour être jeté à la mer. Il me demeura, depuis, invisible; peut-être me ménageait-on le plaisir de me croire l'auteur d'un chef-d'œuvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai bientôt en tous lieux cette dame que chacun désignait par son petit nom, et dont le mystère était le sortilège d'un habile magicien. Combien en avons-nous subi, de ces illusions charmantes, dans le Paris d'alors, grâce à cet homme si pratique, d'autre part, si implacable flagelleur d'une société où le sens de la qualité commençait à se perdre… S'il avait persévéré dans sa retraite d'artiste, évitant les applaudissements et les succès du monde—péril qu'il nous dénonçait en sage—au lieu de se gaspiller lui-même un peu plus tard, et de se répandre partout, lui qui m'ordonnait une réclusion laborieuse—Robert de Montesquiou tiendrait aujourd'hui une place qu'il ambitionna toujours, sans pouvoir l'atteindre.

Avoir causé une fois avec «Robert», c'était ne plus pouvoir causer avec les autres; je ne saurais pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent Barrès, Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui n'aient été retenus par la séduction et l'autorité de sa parole, par le prestige complexe de sa personne. Il nous représentait le des Esseintes d'«A rebours», et le descendant de l'Artagnan dont il habitait encore la terre en Gascogne. Comme Oscar Wilde, il avait le don des images et des analogies, qui, en magnifiant un récit quelconque, vous proposent plusieurs sens et lui donnent un prolongement presque infini. Une anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules de Mlle Tocquanié, la gouvernante, il en usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons ou graves, cet infatigable causeur moraliste, lyrique et familier, «potinier», curieux de «petites gens», un Henri Monnier chez la concierge. A la cour d'un souverain moderne, il eût continué l'œuvre d'un Saint-Simon ou d'un Tallemant des Réaux. Chez Mme Madeleine Lemaire, dont il avait dénoncé le salon comme le paradis des bourgeois, où un artiste se devait de ne pas paraître, il devint ensuite assidu, et manigança une publicité à des poèmes, que nous avions jusque là crus réservés à ceux qu'il appelait «ses pairs», nous donc.