Mr Balfour, Frédérick Watts: visages de paix, de sérénité, de candeur, figures dont la guerre a brisé le moule! Il ne sera donc plus permis aux «intellectuels» de vieillir sans se courber et sans rides, avec ce teint vermeil que nos devanciers avaient parfois comme les ruraux, qui évitèrent la Ville?
LES DAMES DE LA GRANDE-RUE
(Berthe Morisot)
Pour Madame Rouart,
née Julie Manet.
Une porte s'ouvre sur le vestibule. Des joues rondes et roses de petite fille, un tablier blanc à pois: c'est vous, Julie, l'enfant chérie; Julie! Votre maman vient de vous faire poser, vous courez vers vos jeux. Treillages bleus sur le mur, arbustes: un jardinet dans Paris. Des cerises sur la crédence de la salle à manger, des fruits dans une coupe de cristal. Une bonne, les cheveux un peu en désordre, blonde, et point laide, coud près de la véranda… Mais vous connaissez mieux que moi l'œuvre de madame votre mère, et vous grandîtes dans ce décor parisien, entre l'avenue Victor-Hugo et l'avenue du Bois, qui avait à peine cessé d'être l'avenue de l'«Impératrice», quand vos parents construisirent leur hôtel, rue de Villejust.
Depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place où s'élève aujourd'hui un monstrueux monument de bronze, rocher de Guernesey et un poète dessus, vous souvient-il de ces vieilles masures, ateliers d'artistes, de carrossiers; des hangars du garde-meuble Bedel, du côté impair de l'avenue d'Eylau, (alors celui du terre-plein auquel on accédait par des marches, et qui était au niveau du quartier des Bassins). Du côté pair, le vôtre, des jardins et des parcs: des villas et des maisons de famille. C'était, pour madame votre mère, encore un peu du vieux Passy.
Plus loin, à partir de l'église Saint-Honoré, entre l'avenue d'Eylau (aujourd'hui Victor-Hugo) et la rue de la Pompe, un vaste terrain en contre-bas, et non bâti, fut longtemps le domaine d'une tribu de vagabonds; il y avait là des montagnes russes, une sorte de Magic City très primitive; un singulier personnage y vivait dans sa cabane, un Levantin, disait-on, et qui, vêtu de fourrures, un bonnet d'astrakan sur sa tête aux longues mèches sales, faisait traîner par des béliers sa voiturette, attelage aussi célèbre, au Bois, que ceux de madame Rattazzi. Ce quartier assez «louche» était celui des acrobates, des employés de l'Hippodrome, alors situé entre l'avenue Bugeaud et l'avenue Malakoff.
Je passais par là chaque matin en me rendant d'Auteuil à la classe; je croisais parfois mademoiselle Morisot, une boîte d'aquarelle et un «bloc» sous le bras: mademoiselle Morisot dont me parlait mon institutrice, la bonne mademoiselle Eugénie Fossard, grande autorité parmi «ces Dames de Passy». Car «mademoiselle Berthe», votre mère, en était une alors; elle logeait avec votre grand'mère et vos tantes dans la rue Guichard, plein cœur du vieux Passy. Combien elle me faisait peur, madame votre mère, avec sa mise «étrange», toujours en noir et blanc, ses yeux sombres et ardents, son anguleux visage maigre, pâle, sa parole brève, saccadée, nerveuse, et sa façon de rire quand je lui demandais à voir ce qu'elle cachait dans «son bloc»!
—Avez-vous bien travaillé? me disait-elle,—pour détourner mes questions.—Mademoiselle Eugénie est-elle contente? Et ces demoiselles de la villa Fodor, les avez-vous vues ces temps-ci?
Les demoiselles Carré, c'étaient d'autres «Dames de Passy», de la province de Paris; bref de ce quartier qui n'était ni la ville, ni la banlieue, et dont encore aujourd'hui les boutiques, en certaines rues autour de Notre-Dame-de-Grâces, ont l'aspect, les «articles» même qu'on fabriquait avant 1870 et l'odeur… l'odeur des ruisseaux que le baron Haussmann négligeait d'assainir.
La villa Fodor! La cour, les plates-bandes, la statue de sa fontaine de zinc, les jardins en déclive jusqu'à la rue Raynouard et au parc Delessert; le bassin, le jet d'eau: paysage urbain de mademoiselle Berthe Morisot, royaume de ces dames X et Z., chez lesquelles je rencontrai la grande artiste, alors «une» amateur, «une personne distinguée! une originale mais très genre!» disait-on. «Très genre» signifiait «à la mode», élégante, «qui a du chic».