Valentine et Marguerite, les amies de votre maman, furent parmi ses premiers modèles à lourd chignon blond dans un filet, et soutenu d'une tringle horizontale dont les deux extrémités étaient des boules noires; la taille sous les seins, le corsage tuyauté et ouvert en cœur. Autour du col, un velours qui pend sur le dos: le «Suivez-moi jeune homme», «très genre», à la villa Fodor.

Il est des objets peints par mademoiselle Morisot dont elle perpétuera, en les poétisant, la couleur et la forme: cachepots en faïence de Gien moderne; dedans, un «caoutchouc» aux grosses feuilles bêtes; chaises dorées, fauteuils crapauds capitonnés, à glands; et ces housses blanches dont l'artiste recouvrait presque toujours des meubles hideux faits en bois de palissandre.

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Il y avait donc une Société locale autour de la villa Fodor, des familles qui ne dépassaient guère l'extrémité de la grande rue de Passy, ou, si elles avaient affaire «dans Paris», prenaient le train de ceinture. Leur existence était circonscrite entre le Ranelagh, la Muette et le Trocadéro; elles se visitaient beaucoup, s'invitaient à des goûters où chaque dame apportait son ouvrage, des gâteaux de chez Petit et les potins d'une gazette «mondaine» assez bourgeoise et provinciale, j'imagine, quoique plusieurs artistes y prissent part, dont mademoiselle Charlotte, la fille du sculpteur Vital-Dubray, ensuite madame Albert Besnard. Je me la rappelle dans la splendeur de ses dix-huit ans, ses manches retroussées sur des bras de déesse, modelant un buste de Sémiramis, en présence de S. M. Le Khédive. Les dames de la villa, les dames de Passy faisaient cercle dans l'atelier de la jeune statuaire, où l'on allait répéter La Ciguë, comédie d'Émile Augier, mise en scène par Got, un autre voisin, solitaire du hameau Boulainvilliers.

Berthe Morisot, l'arrière petite-nièce de Fragonard, n'est-ce pas Madame? a grandi dans les élégances modestes de ce vieux Passy, entre des pavillons des XVIIe et XVIIIe siècles et ces maisons à un ou deux étages, blanches et couvertes en tuiles, qu'ont fait tour à tour disparaître les immeubles qui les remplacent toutes, ou presque, aujourd'hui. Déjà des cubes de pierre de taille s'accumulaient près des échafaudages, quand, certain jour de 1867, mademoiselle Marguerite, me ramenant par la rue Franklin, du cimetière où nous avions porté des fleurs, présenta le tout petit garçon que j'étais à «mademoiselle Berthe», qui, assise sur un pliant, peignait au pastel en plein air.

—Monsieur Manet est là, à la fenêtre de monsieur X…, dit-elle.

J'entendais pour la première fois, sans doute, le nom de votre oncle Édouard. Vous connaissez son «Exposition universelle de 67», vue du Trocadéro. Manet devait être en train de faire une étude pour ce tableau si amusant, avec figures du second empire, les pantalons rouges des lignards et, je crois m'en souvenir, des ouvriers maçons. Le point de vue devait être l'endroit où, aujourd'hui, tant de voyageurs des tramways de Passy attendent que la receveuse en bonnet de police ait aiguillé la voiture sur d'autres rails, quand finit le trolley. C'étaient alors de vastes jardins, encore des «pavillons», des «folies» Louis XV et Louis XVI; des charmilles et des glycines suspendaient leurs grappes à de bas murs chancelants.

Je rencontrai bien souvent ensuite mademoiselle Berthe à la villa Fodor, où je jouais soi-disant, mais désirais surtout voir votre mère, car les pinceaux et les couleurs m'attiraient déjà plus que les parties de volant ou de crocket. Elle fit devant moi un charmant portrait de mademoiselle Marguerite, en robe rose pâle; toute la toile était pâle; Berthe Morisot était déjà elle-même, supprimait de la nature les ombres et les demi-teintes. La jeune demoiselle, «plantée comme un piquet», disait-on, avait l'air, sur son sofa, d'une poupée Huret; les dames de la Grande-Rue riaient derrière le dos de l'artiste qui, heureusement, était «une personne bien charmante», malgré «les drôles de choses qu'elle peignait avec tant de nervosité». D'ailleurs elle ne devait point être si contente que cela de son ouvrage, puisqu'elle barbouillait et l'effaçait après la séance… et mademoiselle Marguerite posa des mois durant, sans que cette esquisse semblât prendre corps. «On n'a pas idée de ça! mettre dans un portrait un piano lilas, des rideaux de mousseline, un caoutchouc au lieu d'un bouquet!»—remarquait l'une—à quoi la maman, une précieuse, aimable et minaudant: «Je ne suis pas de votre avis, chère, tout ce que touche mademoiselle Berthe, elle lui donne du genre!»…

Les demoiselles Carré s'habillaient au goût de Berthe Morisot; il me semble ne revoir dans mes souvenirs que des jupes claires, des mousselines, des jaconas à pois, des taffetas légers comme dans les aquarelles de la grande artiste.

Il est toute une série d'objets d'ivoire, de nacre, reliures d'album, coffrets, baguiers, houppes à poudre de riz, miroirs, petites brosses sur une table de toilette drapée de blanc sur transparent rose; des cornets en verre avec des arums dedans, des psychés en laqué crème dans une chambre en cretonne à semis pompadour; il est des parfums de Pivert, pommades aux violettes de Parme, ou savons au «suc de laitue», que je ne puis voir, ou sentir, sans penser à la villa Fodor, aux tableaux de Berthe Morisot.