Beaucoup plus «poussé» est le portrait de madame d'Ayen. Les belles mains! Le beau regard un peu distant, plus calme, quoique aussi profond que celui de madame de Sorquainville. La duchesse vit dans le milieu généreux, libéral de la famille de Noailles, où l'on remue toutes les idées, comme en se moquant de l'avenir. La voilà immortalisée par Perronneau, si joliment enveloppée, digne, dans sa robe de chambre, au coin du feu. Elle tient la tête un peu rejetée en arrière, regarde de haut et de côté; le port est typiquement français, aisé et raide à la fois: rien de conventionnel dans cette ravissante page, burinée comme l'est un caractère par Saint-Simon. Le ragoût de cette peinture, une de celles où Perronneau a le mieux joué sa gamme favorite des mordorés «feuille morte», et qui plaisent tant en ses pastels; c'est d'un coloriste raffiné; le dessin en est aigu et mordant; c'est plat, bien dans le cadre, sans trompe-l'œil, désinvolte comme un Goya et d'irréprochable construction.
Madame d'Ayen pourrait faire pendant à la tête de la comtesse de Verrue, née Luynes,—faussement attribuée à Watteau,—faible, un peu molle, mais d'une si grande importance documentaire et psychologique! Madame de Verrue est encore une de ces femmes françaises, uniquement belles de la pensée qui les anime, touchantes par tout ce qu'elles incarnent d'un monde connu de nous par tant de mémoires, de lettres, de bavardages. Ah! la chère madame du Deffand! La sensible d'Épinay!
Dans cette série se classe madame Lenoir, née Adam, par Duplessis, type de la sérieuse roturière, discrète, point jolie, mais en qui l'on aurait confiance et dont on aimerait d'être l'ami: la Colette Baudoche de mon ami Barrès pourrait avoir, en 1909, ces traits-là.
M. Thomas Germain, et sa femme, orfèvre du roi, par Largillière:—le pompeux Largillière lui-même, en présence de ses amis, emploie une langue plus familière et plus persuasive. La bonne dame, sorte de madame Jourdain, pour qui un chat est un chat, et son mari un maître qu'elle aime et juge sans aveuglement; cette blonde grasse, sans ambitions personnelles, ne la voit-on pas tenir les livres de son époux et surveiller les compotes à l'office, épousseter les belles pièces de vermeil qui enrichissent son logis.
La marquise de X…, par Roslin, charmante toile d'intimité, argentée, calme, recueillie… Un Lépicié très précieux…
Dans ces œuvres, si diverses de technique, nous reconnaissons des traits communs qui sont l'éloquence du simple discours, d'un conte de Voltaire, une description complète du modèle; chargées de sens, elles vont loin dans l'analyse, et resteront comme des documents nationaux.
On voudrait s'étendre sur Louis David, dont «la famille Lavoisier» et la «madame de Mongiraud» président à cette galerie. Il pourrait être donné comme exemple de nos plus belles qualités et de nos pires défauts, poussés à l'excès. Cet homme, malgré l'antipathie qu'il inspire, force l'admiration par la lucidité de sa vision, la force de son écriture, sa puissance d'expression. On dirait qu'il peint toujours par un vent d'Est, à l'heure où Whistler souhaitait que l'artiste fermât les yeux ou quittât ses pinceaux. Mais quelle autorité dans ces toiles sans mystère, sans brumes!
La salle anglaise est, répétons-le, inférieure à ce qu'elle aurait dû être. Néanmoins, quand j'y entrai, les tableaux qui, par terre, m'avaient peu séduit, semblèrent, une fois accrochés, se parer d'une grâce alanguie, répandre une vapeur d'automne sur les murailles qu'ils décorent comme des kakémonos japonais. Vous aurez peu de communications «cérébrales» avec ces dames lointaines, si vous n'avez pas fréquenté leurs descendantes; vous serez peu renseignés sur elles; mais vous goûterez parfois la dignité, le repos de leurs gestes, l'harmonie que le peintre a répandue autour d'elles, la grâce de leurs attitudes. Chairs perlées, à peine roses, diaphanes, longs corps sveltes, col élancé que dominent des têtes longues aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement grec… Je suis embarrassé pour citer des noms et prendre des exemples dans cette insuffisante collection. Toutefois mettons hors de pair l'adorable Mrs. Graham, poupée exquise, un peu boudeuse et enfantine, par Gainsborough; les deux filles du maître, Mary et Peggy; la tête mystérieuse et «léonardesque», si j'ose dire, de la reine Charlotte-Sophie; la fille de Lord Robert Manners, enfin et surtout l'éblouissante composition sphérique de Sir Thomas Lawrence,—Mrs. Maguire et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble offre le régal rare du coloris de Rubens et de Titien, et la beauté de deux êtres divins, un enfant brun, qui est un Bacchus tout vêtu de pourpre, et une Calliope.
Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens qu'il agace extrêmement, auxquels il paraît impertinent par sa morgue, son afféterie dissimulée, par son caractère aristocratique.
Pris comme «morceaux», la plupart des portraits anglais seraient approuvés des professionnels; mais je sais par expérience que le type anglais, à cause même de son originalité, ou du fait qu'il est si différent du nôtre, déconcerte encore les Français; la femme anglaise leur paraît masculine et sans grâce. Il semble qu'ils en aient peur. Malgré toutes les «ententes cordiales», il reste deux pays tout rapprochés, mais aussi différents que s'ils étaient aux deux extrémités de la terre.