Ces limites doivent aussi être un peu les nôtres; si sans-patrie que nous soyons aujourd'hui par nos incessants échanges avec les autres pays, il doit bien rester en nous quelque héritage de nos pères d'il y a deux cents ans, gaulois entre tous, si ennemis du vague et du bizarre. Que s'est-il passé en nous depuis la Révolution? Comment avons-nous remplacé tant de logique, tant de raison, par cette inquiétude, cette bigarrure cosmopolite, cet «à peu près», ce balbutiement puéril ou las qu'atteste la production moderne? Quel désordre mental chez ces foules qui, le même jour, vont du Jeu de Paume à l'Orangerie[9] des bords de la Seine et, sans doute, admirent avec la même docilité Fragonard et M. Matisse! Les Indépendants se réclament des maîtres d'autrefois. Ils ont leur Fragonard aussi bien que leur Giotto. Leurs sources d'inspiration sont hétéroclites, souvent si loin d'eux qu'on se demande quel chemin les y conduit. Nous perdons pied à les suivre, dans leur course à l'originalité. On dirait qu'ils rejettent tous les jougs et, en même temps, cherchent la rampe où appuyer leur main tremblante; tout le mal qu'on prendrait à essayer d'avoir du talent, ils se le donnent pour mal faire, gênés et lassés par leur habileté native dont il semble qu'ils aient honte[10]. Voyez nos tics, analogues à ceux qui accompagnent l'âge ingrat et certaines maladies! Nulle époque, plus que la présente, n'aurait dû laisser d'elle une image intéressante par le portrait, seule forme picturale, presque, qui ait une raison d'être, une fois abolie—et pour cause—la grande décoration murale des palais et des églises. On nous dira qu'il y a les Bourses du Travail qui appellent l'allégorie… C'est peut-être là que notre académisme, uni à notre humanitaire besoin de destruction, atteindra son apogée!
[9] Exposition des Indépendants.
[10] En relisant ces lignes, je songe aux lamentations de la jeunesse d'après-guerre, aux «théories» des peintres, perdus par l'impressionnisme, et qui demandent des règles à M. André Lhote.
Beaucoup d'entre nous, s'ils s'en étaient tenus à l'observation de la nature, eussent été de probes ouvriers comme leurs pères. Sans doute, le goût de jadis aurait pu leur faire défaut, car nous n'avons plus la mesure, principal mérite de notre littérature et de nos arts,—les étrangers l'ont en partie détruite—; mais de bons jeunes gens, si raisonnables au fond, n'auraient pas joué le rôle un peu comique d'aliénés par suggestion, ou de moutons enragés.
Les artistes sont en partie formés par le public pour lequel ils produisent. Ceux du XVIIIe siècle furent marqués par les sévères règles du siècle de Louis XIV. Ils s'adressaient à une clientèle française, «intellectuelle», élevée, qualifiée pour diriger. Une vie stable, dans son ordonnance, invitait le peintre à se manifester dans de belles demeures dont le style nous domine encore et n'a pas été dépassé.
C'est d'abord la Régence, puis les règnes élégants de Louis XV et de Louis XVI, où rien ne se fabriquait qui fût laid ou commun. Les modes changent: les satins se paillettent, les soies sont brochées de dessins contournés ou classiques, les brocarts s'alourdissent ou s'allègent; ils bouffent, tour à tour, ou se plissent sur de petits corps prêts à revêtir tout modèle que la couturière leur prépare; ces dames sont prêtes à tout, pour plaire. Mobiles et dociles en même temps, vous les verrez disposées au changement, bondissant vers toute nouveauté, adaptables, ingénieuses, les vraies créatrices de la Mode: des Parisiennes.
M. Dayot n'a pas abusé de ces pages légères, tenant plutôt de l'ameublement que de la peinture, couvertes d'or par des gens sans aïeules portraiturées, et qui désirent compléter une riche suite d'appartements aux boiseries anciennes. On a trié sur le volet quelques Nattiers (des meilleurs), tel ce portrait de madame d'Estampes, d'un si joli arrangement de blanc crémeux, de rouge et de bleu mat; d'autres encore, tous achevés comme de la porcelaine de Sèvres, chefs-d'œuvre de technique ennuyeuse; quelques Greuzes assez agaçants, mais parfois se faisant exquis (la femme au voile noir); des Largillières théâtraux, grimaçants, mais enlevés et réussis dans leur enchevêtrement de draperies et de soutaches; des Drouais qui font pressentir l'art clinquant, habile à l'excès, de nos portraitistes actuels. Madame Vigée-Lebrun se surpasse dans sa Dugazon, robuste et excellent morceau, lumineux, ambré. Madame Labille-Guiard, plus bourgeoise, entachée de sensiblerie, nous étonne par un acquis et une maestria trop consciente, dans son portrait d'elle-même et de ses absurdes élèves embrassées, mesdemoiselles Capet et Rosemond.
Quand ces toiles sont de pure convention mondaine, elles ne nous émeuvent guère, à cause de leur manque de réelle beauté par la fatigante rondeur unie de leurs formes. Le type féminin français, gentil, mièvre, ne souffre pas d'être édulcoré ou raboté; le XVIIIe siècle l'a encore arrondi, surmodelé, fardé comme pour la comédie, et frisé. Les cils semblent être passés au fer, les lèvres au carmin, il y a du rouge dans les narines, dans les oreilles, une mouche noire rehausse le tout; supprimez la parure et vous aurez une «midinette» à la taille cambrée, parfois même une maritorne joufflue, à qui sied la blouse d'aujourd'hui et même la camisole ménagère, autant que l'écharpe en coup de vent de léger tissu zinzolin. On conçoit à peine que ces caillettes, si «ordinaires», soient des professional beauties. La blonde, vue de profil, que Fragonard a barbouillée de ses blancs chauds et de ses incopiables rouges, cette esquisse endiablée du maître de Grasse, vers quoi nous retournons instinctivement après nos visites à l'exposition de l'Orangerie, c'est bien une petite Parisienne de l'époque; mais elle n'a pas de prétentions, elle est une jeune personne quelconque, embellie, transfigurée par la seule baguette du prestidigitateur.
Laissons ces toiles de commande, étudions des maîtres moins «distingués» et des œuvres intimes où ils ont excellé.
Perronneau est mort à peu près obscur; n'est-il pas cependant un de nos préférés, un de ceux que nous plaçons le plus haut? On peut interroger sans fin ces deux dames qu'il immortalisa: ses madame la duchesse d'Ayen et madame de Sorquainville, simple prodige d'évocation pour nous. Cette toile froide, toute de bleu pâle, de lilas, de gris ardoise et de jaune écru, est éclairée d'une paire d'yeux inoubliables, noirs, brillants, pétillants. On imagine madame de Sorquainville lectrice, peut-être amie de Voltaire, à qui elle ressemble; frondeuse, sceptique, prompte à la répartie, indiscrète, mélange de malice et d'insouciance, chercheuse du «nouveau». Je ne gagerais pas que cette dame ait eu un besoin impérieux de la Beauté. Cette quadragénaire laide, aux lèvres sèches, est faite pour le bavardage; ses mains nerveuses, spirituelles, habituées à trousser un mordant billet, parlent autant que ses prunelles. Perronneau s'en est tenu à une sorte d'esquisse, dont le dessin cursif égratigne à la façon du Greco,—et tout cela fait un chef-d'œuvre complet.