N'exagérons pas, tout de même. En cherchant, on rencontrerait, même en Angleterre, des portraits éloquents et inattendus, signés de noms obscurs, tels qu'on en fit partout en Europe avant l'invention de la photographie. Ils sont parfois plus individuels, plus «surpris» avec naïveté, que ceux des maîtres; mais alors il leur manque cet extraordinaire sens historique des portraits français, tels que M. Armand Dayot a eu la bonne fortune d'en dénicher plusieurs. Les maîtres anglais célèbres sont presque tous des «peintres», mais, dans beaucoup de cas, des dessinateurs hésitants; ils dessinent par sentiment, plus qu'ils ne construisent anatomiquement; ils couvrent des surfaces murales, avec la bravura des époques héroïques, en décorateurs; ils sont de somptueux coloristes, plus «harmonistes» que nous autres Français, les analystes; ils voient, plus «d'ensemble», le grand effet, et suppriment le détail où nous nous attardons[8].

[8] On put, en janvier 1919, étudier à la Galerie Barbazanges les petits maîtres anglais de 1740 à 1840: H. W. Burnbury, Maria Cosway, Francis Cotes, R. A. et Samuel Cotes, Nathaniel Dance, Gainsborough neveu, Peter Romney neveu, Anne Russell, fille du pastelliste, Henry Fuselli, R. A…, jusqu'à la Reine Victoria, qui, comme la plupart des femmes de son royaume, dessinait et peignait des portraits. Charmante école, sans prétention et pourvue jusque tard d'une bonne tradition. Comme le remarque M. Oulmont, ils parviennent par degrés à une fluidité toujours plus vaporeuse et nous donnent l'illusion qu'ils peignent des morceaux fragiles, que dix années détruiront, tandis qu'en vérité ils ont, comme dessous, des préparations savantes, et qu'ils demeurent encore frais. Des gouaches, par le charmant Chinnery—nom à retenir—ont la grâce et la pâleur que certains apprécient dans les aquarelles de M. Laprade—et la cocasserie des peintures chinoises sur verre.

Nous sommes corrects, d'une habileté manuelle disciplinée, littéraux, appliqués, peu fantaisistes. Notre race de raisonneurs, de critiques gouailleurs et curieux, un peu secs et ne redoutant pas une pointe de vulgarité, spiritualise peu la beauté féminine. Un Français accuse impitoyablement le raccourci d'un nez «en trompette», les yeux bien ronds et brillants d'une commère affriolante et prête à «flirter»; il saura rendre une bouche sans cesse en mouvement. Il bavarde avec son modèle, l'interroge, se lie avec lui, et si c'est une jeune femme qui lui plaise, n'essaye pas de cacher le plaisir qu'il y prend.

Comparez ces modèles de Françaises et d'Anglaises, et surtout leurs mains. Nos femmes les ont potelées, courtes, souvent un tantinet canailles, industrieuses, de ménagères contentes d'aider à la cuisine et à la lingerie. Regardez les longues mains pâles, les doigts fuselés, inactifs, gauchement affectés, des ladies qui ne se refusent pas à l'amour, certes, mais s'y acheminent silencieusement comme en détournant la tête du sofa où elles vont succomber, et de l'homme à qui elles se donneront. Leurs fièvres sont plus moites, leurs abandons moins décidés. Elles ne parlent pas du péché, mais elles en sont hantées, et n'ont pas le commode voisinage de M. l'abbé et du confessionnal. Elles ne se refusent point à l'amour, mais exigent qu'il y soit peu fait allusion.

Si l'Angleterre doit s'enorgueillir d'une magnifique lignée de portraitistes officiels, la France n'a rien eu de semblable. Ses maîtres favoris savent tout ce qui peut s'apprendre. Les Van Loo, les Largillière, les Nattier, les Danloux, les Duplessis, les Greuze, les Drouais furent d'aimables fournisseurs, complaisants et flatteurs, mais non des «natures» exceptionnelles. Latour, dessinateur volontaire et psychologue d'ailleurs, n'a guère d'invention. Le divin Watteau, Fragonard l'enchanteur, Chardin, Perronneau et Boucher furent les seuls «peintres» à la flamande, nés pour pétrir des pâtes colorées et jouer avec les rayons du soleil. Or le portrait d'apparat n'est pas leur lot. M. Armand Dayot a prouvé beaucoup de discernement en nous conviant à admirer surtout, ici, des œuvres d'intimité, des morceaux documentaires. C'est ainsi qu'il convenait de rendre justice à notre école du XVIIIe siècle.

M. Forain a souvent répété, et très justement, que la peinture française, c'est quelque chose de «bien fait, d'un peu léger et de joli». Ajoutons: de pénétrant, d'analytique dans le portrait. L'artiste français est logique, modéré, malin et perspicace; il se renseigne, il devine ce qu'on ne lui dit pas. Il aura tous les atouts dans son jeu, chaque fois que les objets à représenter seront là, à sa portée:—aussi n'attendez pas de lui une mise en scène évocatrice, ce lyrisme tragique par quoi le Charles-Quint du Titien nous émeut comme un chapitre de Michelet, et comme un paysage.

Le sens du dramatique, ou même simplement du pittoresque, n'apparaît chez nous que plus tard, avec Delacroix et le romantisme, quand la France commence à soupçonner ce qui se peint hors de ses frontières. Notre XVIIIe siècle est encore autochthone, sûr de lui-même. Sa conception de la forme nous en apprend autant sur lui que sa philosophie.

Si cette exposition peut suggérer maintes observations aux curieux de l'histoire, les cinquante toiles françaises, dont beaucoup sont inférieures, pourraient égarer le jugement d'un critique d'art étranger. Elles nous requièrent, toutes ces images, comme renseignement sur nous-mêmes.

On entend souvent dire que c'est dans l'aristocratie qu'il faut juger la beauté féminine d'une nation. Cela peut paraître théoriquement juste; en fait, il en va tout autrement. A Paris comme à Londres, les visages les plus caractéristiques et même les plus affinés, se rencontrent dans la rue. Les bons Anglais croient posséder une aristocratie qui aurait gardé par devers elle tous les avantages physiques; rien de moins légitime que cette prétention. Les manières, oui! l'habitus corporis, le ton, sans doute. Ces honorables ladies attachées aux Princesses, ces courtisans qui prennent une vue cavalière du reste des humains et glissent parmi ceux-ci comme des ombres,—leurs traits, il faut qu'ils s'y résignent, sont soumis à des lois physiologiques, ethniques, communes à tous leurs compatriotes; qu'ils ne s'y trompent pas, leur aspect exceptionnel est du même ordre que celui des militaires et des prêtres; il tient même de ces deux-là: grandeur et servitude; silences, attentes, babillages à mezza voce des antichambres royales, contrainte propre à atténuer plus qu'à accentuer des traits de race. Mais leur race est saine, belle dans l'action comme dans le repos; ses gestes parcimonieux ne marquent pas le moindre changement d'humeur ou d'impressions par une mimique de méridional.

D'ailleurs, peintes, les Françaises se ressemblent toutes; actrices comme la Dugazon et mademoiselle Duclos, ou aristocrates enrubannées par Nattier et par le fade Drouais, elles sont potelées, courtes, bien prises, animées, au verbe haut, provocantes, prêtes à vociférer comme les mégères qui, pendant la Révolution, de ces mêmes terrasses des Tuileries, vont exciter de leurs cris les bourreaux à la guillotine. Les unes sauront mourir avec grâce et un noble dédain; les autres croiront servir l'humanité par l'effusion d'un sang privilégié, mais fraternel, au nom de la Justice et de quelques autres entités. Actrices ou public, ce sont de petites têtes rondes, prêtes à s'échauffer, à s'exalter, à discuter, à changer d'avis. Ces dames appartiennent à des hommes galants, généreux, dont les idées rayonnent dans tous les pays civilisés; elles sont, au centre de l'Europe, le mouvement et la vie, l'intelligence, ces compagnes espiègles de leurs brillants seigneurs. Leurs bouches parlent une langue claire, la seule entendue jusqu'aux confins du monde par ceux qui pensent et qui lisent… Mais combien ces visages de nos aïeules, sans traits accusés, paraissent raisonnables, sceptiques et ennemis du mystère! Ce qui n'est pas logique, et dès l'abord compréhensible, les effarouche. L'éloquence seule endort leur sens critique. Livrées à elles-mêmes, il faut, oui! il faut qu'elles comprennent, mais elles sont limitées, comme l'art des aimables peintres qui nous décrivirent leurs minois et leurs gestes irrépressibles.