Le peintre de portraits était, au XVIIIe siècle surtout, plus un collaborateur de l'architecte d'une maison qu'un psychologue à l'affût de ses contemporains. Ressemblances vagues, sans doute; caractère tout juste indiqué en quelques traits d'une grisaille, uniformément recouverte de la plus chaude, de la plus aimable coloration où l'on se soit jamais plu: joie de peindre, joie de vivre, joie de regarder de belles femmes, si nombreuses qu'elles sont comme les roses dans la roseraie ou les lis de juin dans la vallée grasse de la Tamise.

La beauté! voilà pourtant ce qu'il y a de plus rare parmi les graves Anglaises que le hasard nous soumet aujourd'hui, et à qui l'on a fait traverser la Manche pour n'inspirer point de jalousie à nos aïeules et dont je ne puis me rappeler une seule, même parmi les professionnelles de la beauté, qui ait plus que de la gentillesse ou du piquant. Donc, si nous rencontrons ici peu de ces souveraines beautés que l'histoire a classées, en revanche, il est beaucoup de ces dames lointaines, gentiment gauches, comme hésitantes, self-conscious, timides et dont j'adore la retenue et la grâce un peu sèche de spinster; leurs appas sont médiocres pour ceux que mettent en fuite les hanches plates et un corsage discret. L'animation fait souvent défaut à ces Anglaises plus silencieuses, plus contenues que les Françaises. Ce sont des protestantes, avec une vie intérieure, une âme de rêve, un moindre besoin de s'exprimer, un respect de soi-même qui ne va pas sans un peu de froideur apparente, hors de l'intimité. Et elles sont là qui «posent» devant le peintre, parées, poudrées, un peu rigides, sans qu'une réelle communication s'établisse entre eux. Ils parlent du temps qu'il fait, de la dernière réception de Lady «so and so», de fleurs, de chasse, de la pièce en vogue à Drury-Lane; mais on n'agite pas d'idées générales, on ne discute pas, et le ton reste un peu cérémonieux. La lumière qui baigne l'atelier est dorée, mais restreinte par la brume où le soleil s'enveloppe; le charbon brûle, fumeux, dans la cheminée où chauffe la bouilloire pour le thé. Le portrait ira, une fois achevé, s'ajouter à la série des images familiales dans la noble demeure de campagne, aux interminables galeries lambrissées de chêne, aux hautes fenêtres s'ouvrant sur les pelouses vert sombre du parc. Ces toiles seront là pour des siècles, s'ajoutant aux trésors et aux souvenirs qui constituent le majorat. On n'entrevoit pas alors leur dispersion future, ni qu'elles puissent jamais présider aux fêtes des milliardaires américains. Elles font partie d'un décor immuable, de noblesse et de tradition, que la révolution ne menace pas, protégé au contraire, considéré, approuvé par tout un peuple respectueux de hiérarchie.

Ce qui précède s'applique surtout à Gainsborough, premier en date des grands portraitistes anglais. La société où il vécut, était moins facile et plus «insulaire» que celle de la fin du XVIIIe siècle. Les meubles, les maisons, autant que la littérature du commencement du XVIIIe siècle, nous renseignent sur ses coutumes. La Hollande d'aujourd'hui nous donnerait assez l'idée de ce qu'étaient nos voisins, tout au moins dans la société, sous la reine Charlotte, formaliste, austère, familiale avec étroitesse, pieuse, fermée, anguleuse et à préjugés. Gainsborough, nature de rêveur, mélancolique, épris de la campagne, paysagiste autant que «figuriste», a une sorte de parenté avec notre cher Watteau. Il est le seul qui ait créé un type d'homme et de femme, on est tenté de croire, à son image. A-t-il infusé un peu de lui-même dans ses modèles? Est-ce à un monde d'exception, ou plutôt à son goût personnel, que nous devons ces expressions dédaigneuses, ces regards enveloppés, ces yeux en coulisse, ces prunelles un peu voilées par la paupière aux cils retroussés, cette ravissante petite moue, comme incapable de s'élargir en un franc rire?… Gainsborough affectionne les chutes de lourdes robes qui retombent sur le sol à la manière japonaise. Je ne puis me retenir, devant ses portraits en pied, de songer à ces lentes, maniérées, compassées dames de la cour, figées, et si craintives d'ébranler l'échafaudage de leur savante coiffure.

Les contemporaines du gracieux Romney (n'en cherchez pas d'exemples à la terrasse des Tuileries), elles, sont mieux en chair, plus blanches et roses, plus rondes, plus familières: ce sont déjà les mères des sujettes de Victoria, plus ménagères et bread and butter, plus dégourdies, moins fières, auréolées souvent du petit bonnet à rubans, et la gorge palpitante sous le linon croisé d'un fichu.

Sir Joshua, lui, en grand artiste qui a voyagé, visité les musées et frayé avec tant de gens notoires, copie des types différents, costume, drape ses modèles dans des styles variés, cortège de muses et de déesses, de fées et de sultanes en turbans à aigrette. Un esprit cultivé, des connaissances multiples élargissent son domaine intellectuel. Il y a du Titien, du Rembrandt, du Français, du Shakespeare dans sa mascarade; un reflet de toutes ses admirations, dans le prodigieux kaléidoscope de son œuvre, une des plus nombreuses qu'un peintre ait laissées. S'il a des modèles favoris, femmes et enfants, il a tout dépeint, et l'on pourrait moins aisément définir son «type». Reynolds est très national, mais il s'élève plus haut par son intelligence et ses contacts avec toutes les classes de la société. Technicien compliqué, et trop curieux de nouvelles «cuisines», inlassable dans sa poursuite du «mieux faire», il annonce Turner et l'inquiet Ricard.

Si je rapproche le nom de Ricard de celui d'hommes aussi notoires, c'est que je pense aux tourments qu'endura le scrupuleux artiste français, brûlant de peindre aussi bien que les maîtres de la Renaissance, lui qui regarda ses contemporains, tour à tour, comme s'il était Titien, Véronèse, Rembrandt, désolé de la médiocrité des procédés modernes et proclamant la nécessité de règles immuables, mais oubliées, par quoi la peinture à l'huile vit, se conserve, dans sa transparence, sa pureté, son éclat. Si Ricard y échoua, Reynolds commit quelques erreurs dans ses dosages et ses mélanges; il fut cependant l'un des derniers à «exécuter», à l'occasion, aussi parfaitement que les inventeurs de cette peinture à l'huile, dont l'alchimie devait cesser tout à coup de se léguer de professeur à élève. Hélas! de tout cela vous ne pourrez pas vous convaincre aujourd'hui…

Sir Thomas, le tour à tour intime et officiel Lawrence, d'une science sans égale, ne se laisse pas mieux juger d'après les quelques pièces qu'on nous offre ici. Son talent a trop de facettes. Les artistes d'une grande envergure, ou simplement curieux, que les conditions de leur vie a rapprochés d'êtres de toute provenance, si leur œuvre a moins d'unité et de profondeur que celle des sédentaires et des circonscrits, elle en a d'autre part plus de variété et d'intérêt. Lawrence est extérieur et théâtral, oui. Mais quelle sûreté, quel sens de la forme, de la couleur, de la surface à couvrir, de l'arrangement! quelle ingéniosité, quel éclat! De l'aveu de tous, son portrait du pape, dans le Nouveau Musée du Vatican, tient sa place à côté des plus grands Italiens et de Velasquez même. C'est un virtuose accompli, un dessinateur libre et impeccable, à qui une exceptionnelle facilité devient à peine un danger dans sa vieillesse triomphale.

L'Académie Royale, il y a quelques années, fit une exposition assez complète des toiles du maître, véritable surprise pour ceux-là mêmes qui croyaient le connaître et l'aimer. Lawrence fut menacé—comme il arrive après des victoires retentissantes—de s'éparpiller, de se banaliser; il nous effraie, nous, que des tendances portent vers les réalistes et les «intimistes» bourgeois. Plus un artiste reste chez lui, n'ayant comme champ d'observation que sa famille, son entourage immédiat, plus nous lui reconnaissons de personnalité. Nous aimons que chacune de ses œuvres rappelle les précédentes, et qu'il ne multiplie pas ses effets. Si souvent ceci est un mérite et un charme, n'est-ce pas aussi une chance de moins qu'il a de développer toutes ses aptitudes? Il est plus facile de se répéter sans cesse, dans les quelques mètres carrés et sous le coin de ciel où l'on demeure attaché, que de parcourir le monde ou de recevoir chez soi des êtres de toutes races, qui viennent vous demander de déchiffrer leur âme et de la faire revivre dans leur effigie. Sir Thomas fut, croyons-nous, le premier depuis Van Dyck, et l'un des rares, qui se tinrent en équilibre, et sains, dans cette position, je dirais diplomatique, de peintre des cours étrangères. Winterhalter, Lenbach, MM. Bonnat et Sargent, donneraient à peine l'idée de la popularité dont jouit Lawrence, et de son succès officiel. Songez à l'habileté consommée, à l'adresse d'ouvrier, à la perfection d'appareil enregistreur, à la souplesse d'un homme surchargé de devoirs sociaux, qui commence chaque jour un nouveau portrait et le signe à date fixe, dans sa maison ou dans le palais d'un souverain, se dépense en ces frais de politesse, plus de saison chez un ambassadeur que chez un artiste.

Turner dit sur son lit de mort (le daguerréotype venait d'être inventé): «Que n'aurais-je pas fait, si j'avais eu cet instrument à mon service?» Ce mot, Lawrence l'aurait pu dire, qui fut seul et ne s'aida que de ses propres ressources: elles étaient vastes, et sa science tient du prodige.

La particularité de ces aimables portraitistes britanniques, c'est qu'ils ont l'air d'avoir une sorte de charge dans l'État; leur métier est une fonction publique, ils sont une institution reconnue, soutenue par la nation.