Dans cet espace de quelques mètres, vous ne voyez que du bleu: toutes les variétés de delphiniums dressent leurs thyrses géants, ces pieds-d'alouettes qui, même en Normandie, ne parviennent jamais à une telle hauteur, croissent dans cette humidité comme de monstrueux roseaux. Au début de juillet, les delphiniums, sous le dais de leur floraison paradoxale, cachent leur acide feuillage et celui de leurs compagnes de plate-bande. La quantité des graines semées éclate en une masse surprenante de quenouilles, qui vont du cobalt au lapis-lazuli, en passant par toutes les plus subtiles dégradations de la turquoise; il y en a aussi de violettes avec un cœur mauve; de verdâtres; et sous l'abri de ces hampes verticales, rigides comme des lames d'épées, c'est un entrelacs de campanules (Canterbury bells) de Salvias, de Napota Massimi; les Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent leur rôle aussi. Des Volubilis, dans leur besoin indiscret d'enlacer, s'en sont donné à cœur-joie. En tous sens, leurs viornes se sont allongées, enroulées, fixées; le sol n'est qu'un filet aux mailles serrées, par quoi les corolles rapprochent leurs petits visages anodins des touffes altières, en haut, qui font la roue comme des paons.
Coucher de soleil.—Vers la fin de la journée, un peu de soleil après l'averse: c'est aussi un prodige, les plants de pavots blancs, les bordures de lis, les pergolas de roses grimpantes. Ne me parlez pas des fleurs du Midi. Que sont ces Provençales mal lavées, auprès de ces naïades jamais complètement sèches, dont la chair, comme les blondes femmes d'Albion, n'ont pas un pigment jaune dans leur teint laiteux? Le ciel et l'eau de la rivière semblent se refléter sur ces peaux lisses comme dans l'argenterie astiquée d'un service à thé.
Dimanche matin, Datchet.—Un petit port, des garages vert et blanc, une pelouse qui descend mollement jusqu'à la rive, des bancs en cercle, rangés pour les flâneurs. Au-dessus des palissades, les «crimson ramblers» jaillissent des roseraies voisines, retombent en grappes laqueuses avec les aristoloches, les clématites, les jasmins et le chèvrefeuille musqué. Sur la route, le long des barrières blanches, des gens causent tout bas avec une dame qui a arrêté son poney-chaise, en route pour l'église d'où nous parviennent les grêles voix enfantines du «choir»—célébration du dimanche par des hymnes mendelssohniens. L'atmosphère immobile et muette de cette vallée d'ouate, à l'heure sainte, se refuse à porter tout autre bruit humain. L'eau n'a pas de clapotis, les êtres et les choses paraissent figés et mats comme la flanelle des vêtements.
Près de la fenêtre, assis dans son parloir, immobile, un vieillard lit le Sunday Times. Sa villa fait le coin de la route, qui mène à la place du village, une basse construction de briques, à vérandas rondes, mais si couverte de lierre et si fleurie, qu'elle n'a plus de forme architecturale.
C'est un village de poupée, propre, peigné, sans cesse repeint, à la façon d'une écurie pour chevaux de course; des cascades de géraniums et de pétunias, pendus aux jardinières des balcons, dégringolent jusqu'aux porches à colonnes blanchies et poncées, où étincellent des cuivres polis à la flamande.
Les boutiques du bourg sont plutôt des échoppes-modèles où l'on ne songerait, pas plus que dans les «vieux Anvers» d'Expositions universelles, à acheter des denrées nécessaires à la vie. Cartes postales et souvenirs. Dites? Sont-ce des hommes et des femmes, en chair et en os, qui vivent ici, toute l'année, fascinés par le voisinage de la Cour, les yeux fixés sur le château de Windsor, cette masse bleue, là, à un mille, qui se profile sur le ciel, avec le drapeau royal flottant à la tour, si Leurs Majestés sont présentes?
Vous ne savez jamais le spectacle qui vous attend, si vous allez jusqu'au coin de la rue, près de la berge: peut-être le Roi et la Reine parlant à un jardinier, sur l'autre rive? ou bien, comme je l'ai vu (taisez-vous!), le prince de Galles fumant sa première cigarette, le jour de ses dix-sept ans… On jetterait un bouquet de violettes attaché à un caillou, qu'il tomberait dans le parc, aux pieds des «royalties».
En remontant vers les sources du fleuve, ce sont des Champs-Élysées, le repos après le tumulte et les labeurs, l'oubli ou le palliatif aux efforts du snobisme. Voici une Arcadie moderne pour les citoyens d'une grande nation de commerçants voyageurs: un nid moelleux où revenir après l'orage, blessé, mais fier d'une tâche accomplie. Pendant la tempête, l'Anglais, secoué dans sa couchette, à bord, concentre sa pensée sur l'image réconfortante d'un Week-End «on the River». L'artificiel et charmant décor des Maidenhead et des Slough n'a-t-il pas inspiré plus d'un héroïsme, à l'autre bout du monde?
Ainsi se matérialise le rêve d'avenir d'un pratique «Briton»: une cabine, reluisante et bien close sous un bon toit d'ardoise; un yacht qui soit un home, bien stable sur la terre ferme; un havre pour sa vieillesse, de l'eau, des rames à regarder et un phonographe ou, au moins, un banjo, car il n'est pas de vraie fête sans un peu de musique. Où serait-on mieux que là où est le Roi, au cœur de l'«Empire»?
Ici, l'industrie et la misère sont cachées derrière un gentil treillage; ou, peut-être, a-t-on écarté ces importunes? Le pays de Windsor porte la livrée du château; d'invisibles ondes hertziennes en propagent, jusqu'à l'horizon, des honneurs et un peu de noblesse. O vous, décentes retraites, dignes fins d'existence de loyaux serviteurs de la Couronne, dans ces bocages silencieux qu'arrose la Tamise, encore domestiquée comme un rivulet d'agrément, avant qu'elle ne traverse la grande cité populaire!