Lecture.—Dans ma chambre, où je suis monté m'enfermer pendant le «tea», un livre traîne, c'est une monographie d'Oscar Wilde. Quelques portraits du poète, à différents âges, me remettent en présence de cet être effrayant; l'un surtout, datant d'environ 1885, époque où je le rencontrai pour la première fois chez Charles Ephrussi. Wilde revenait d'Amérique, grisé de ses succès d'excentrique, paré des plus excessives fanfreluches de l'esthéticisme. Quoique je fusse très jeune, bien plus qu'ébloui, je me sentis méfiant devant ce qu'il y avait de «toc» dans un tel culte de l'Art. Avais-je reçu le mot d'ordre de chez mon maître Whistler, où Wilde était l'objet d'incessantes plaisanteries et toujours cité comme l'artiste qu'il ne faut pas être?

Le visage d'Oscar était mou, comme ces petites têtes en caoutchouc qui, jadis, s'inscrivaient dans un rond percé au milieu de toutes les pages d'un livre de «nursery», et à quoi s'adaptaient plusieurs corps de femmes, d'hommes ou d'enfants comiques. Il y avait de la veulerie, des lignes tombantes et courbes, dans ce front, dans ces joues trop grosses; la bouche, fine, un peu mollasse, tombait aux coins, non avec une expression de mépris hautain, mais, il me semble, à la façon d'une vieille femme. Wilde me parut surtout ridicule, comédien, affecté; je crus, dès l'abord, qu'il se moquait des personnes présentes, dont aucune ne parlait anglais. Mais non: dans sa langue, il était peu différent. Sa cravate en tissu de liberty, fraise écrasée (Liberty faisait dans sa nouveauté alors, une révolution dans le goût, pour l'ameublement et la toilette), sa fameuse canne à pomme d'ivoire, un lis orange à sa boutonnière, tout en lui me donnait envie de lui dire: «Je vois d'où cela vient; inutile de prendre ces grands airs!…» Mais Paris fut conquis. Wilde avait tant d'esprit, il avait un tel génie de conteur! Sa conversation annihilait l'esprit critique de Gide. Un brillant auteur dramatique, un Dumas fils d'Outre-Manche, un prestidigitateur en paradoxes: n'est-ce pas cela qu'il fut, jusqu'à l'heure du De profondis et de la trop cruelle expiation?

Oscar Wilde, si agaçant en France, où pourtant il exerce encore une mystérieuse, une surprenante influence, était assez à sa place ici. Le paysage de la Tamise vous donne plus de patience pour écouter des théories de dilettante et d'élégant. La Noblesse, la Beauté des choses inutiles: absurde conception, dogmes puérils auxquels Oscar s'offrit en holocauste.

Mais, qu'on lui pardonne… il eut, comme Flaubert, la religion de l'acte d'écrire, une érudition de grand lettré et le courage de l'apostolat. Néanmoins, on sourit déjà de ses parures d'époque. Baudelaire aurait repoussé du bout du pied, avec les pétales flétris du bouquet romantique, le «purple scarlet of sin» et autres détritus de chez madame Satan, fleuriste. Personne n'est plus proche du mauvais goût qu'un certain genre d'Anglais, qui croit «exquisement» vivre pour l'Art. Le groupe esthétique de 80 à 90, dont Wilde fut le héros et la victime, passa devant nos yeux, comme le «leading man» d'un musical-comedy, grossissant les effets, parce qu'il avait soif d'épater un certain public bien plus semblable à lui-même qu'il ne le pensait. Wilde fut gâté par un impertinent et inhumain dandysme, semé à Eton, et qu'on récolte plus tard à Oxford. Peu d'artistes de son temps, qui n'aient voulu prendre les manières de l'aristocratie, s'y faire recevoir, tout en se moquant d'elle. Wilde fut un snob—jusque dans les préaux de sa prison de Reading—martyr du snobisme.

Fin de journée.—Des prairies, des prairies gris-bleu, quelques meules de foin pâle, des saules; nous sommes si bas, que les ponts de pierre de la Tamise sont plus hauts que la ligne d'horizon, comme vus par un baigneur dans une perspective d'estampe japonaise où les plans se chevauchent les uns les autres. Le dîner s'achève dans la salle à manger, au rez-de-chaussée, toutes fenêtres ouvertes sur la rivière; une dernière lueur du crépuscule s'y reflète. La table recouverte d'une glace, en guise de nappe, avec les cristaux et les argenteries, miroite, aqueuse, comme si la rivière entrait dans la pièce et que nous dînions dessus. Le lévrier Loff, le plus muet des chiens, qui éternellement fait le guet sur la rive par où tout canotier peut s'introduire dans la propriété, soudain aboie. Un cornet à piston, sinistre dans ce crépuscule, signale l'approche d'un steamer de touristes à bon marché. La silhouette du bateau passe devant nous: éclair de lumière électrique, tapotement des hélices, une polka enrouée de foire, puis tout retombe dans le silence nocturne.

UN BILAN ARTISTIQUE DE LA GRANDE SAISON DE PARIS

LES ARTISTES ET LE PUBLIC

(Revue de Paris, 1913).

Toutes les formes de l'art décoratif et théâtral, depuis la plastique animée, vivante, jusqu'à la peinture, l'architecture et la statuaire, le drame, la musique, la chorégraphie, l'orchestre: tels sont les nombreux sujets qui, d'avril à juillet, ont capté notre esprit.

Des noms, célèbres partout, ont été prononcés en 1913 à l'occasion d'opéras, de pièces, de partitions et de l'inauguration du premier théâtre d'art moderne qu'on ait construit en France. Si les opéras de Richard Strauss avaient été montés, comme ils devaient l'être, la série eût été à peu près complète, des ouvrages dont Paris eut la révélation.