Car ce furent: l'Annonce faite à Marie de Paul Claudel, la Pénélope de Gabriel Fauré, la Pisanelle de d'Annunzio, Jeux de Debussy, le Sacre du Printemps d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de Moussorgsky, des compositions de Ravel et de Florent Schmitt, un plafond considérable de Maurice Denis, un petit chef-d'œuvre de décoration par Édouard Vuillard, enfin de l'architecture et de la sculpture dans la salle de ce théâtre des Champs-Élysées actuellement aux prises avec de si graves difficultés.
J'omets exprès d'autres «attractions», qui s'ajouteraient à cette liste si ceci était plus qu'un résumé. J'écris: «attractions», ce mot désignant d'ordinaire, curiosités, phénomènes des Magic-Cities; parce qu'hélas! si quelques-uns prennent au sérieux l'œuvre de l'artiste, le public auquel les artistes sont, bon gré mal gré, contraints de s'adresser, semble confondre dans une même hâte dédaigneuse, avec les baladins et les acrobates, tout homme qui crée. Si bien que tant de peine, tant de labeur, de talent, d'ingéniosité, de foi, le produit d'un long travail obscur et silencieux, enfin voit le jour comme la bête qui sort du toril, est mise tout à coup en présence d'une foule prête à huer son premier faux pas. Le créateur reste dans la coulisse, collant son oreille aux portants, à attendre ce que déclareront ses juges, ceux auxquels il n'a souvent pas songé jusqu'à la minute solennelle, et pourtant de si peu de conséquence, où il va jouir de l'illusion du triomphe, ou se désespérer d'une défaite.
D'un côté de la scène, les conversations futiles vont leur train, entre gens engourdis par un trop bon repas. Pour occuper deux heures de demi-sommeil, ils écouteront les bribes d'une pièce, quelques notes de musique, dix à peine sur cent d'entre eux sachant même le nom de l'auteur. Dans la salle aussi, ce sont les confrères et les critiques, un peu plus informés que le public payant, mais plus prévenus pour ou contre la victime invisible et solitaire, prêts à ouvrir les écluses à leur bile, ou, pire, au sirop de leurs louanges. Derrière le rideau, les mêmes jalousies, les mêmes haines; mais aussi l'éternelle candeur du jeune ou vieux débutant de ce soir, auteur ou interprète pour qui cette heure est «historique», où le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui. Au néophyte ou au vieil auteur, n'essayez point de parler raison, ceux-ci ne semblent s'apercevoir de la présence de leur prochain qu'à la minute des applaudissements ou des sifflets. Puvis de Chavannes manquait mourir à chaque vernissage d'un Salon où il exposait. Meilhac partait pour Saint-Germain, les soirs de première.
L'expérience nous conseille de ne jamais exhiber, ou de garder devers nous, aussi longtemps que possible, le fruit de notre cerveau; malgré ce que M. Degas enseigne à ses disciples de belle mais inapplicable morale, l'œuvre, même quand nous affectons d'ignorer le public, lui est destinée. Bien rares, nous le savons, ceux-là qui créent par ordre d'un démon intérieur. S'il est des maniaques prêts à brûler, après l'avoir achevée, l'œuvre de toute une existence, l'homme normal s'exprime pour forcer l'attention de ses contemporains, gagner son pain quotidien, des loisirs, ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous distingua dès l'école et que nous tiendrons toujours pour désirables, puisqu'elles nous confèrent une suprématie que chacun, de bas en haut de l'échelle sociale, convoite à sa façon.
Artistes, auteurs et public, de par la force des choses, nous avons entre nous des rapports nécessaires, si pénibles qu'ils soient devenus. Les uns et les autres s'entr'influencent, à travers la rampe de feu qui les sépare. Bien plus: tout le monde envahit la scène, veut mettre la main à la pâte, pour le moins conseiller, en une dangereuse promiscuité d'amateurs, d'interprètes professionnels ou mondains, d'auteurs qu'à peine distingue un talent (il court les rues), et à quoi vous préféreriez la gaucherie.
Le consommateur d'art serait aussi curieux à étudier que le fournisseur de nos plaisirs intellectuels. Qu'est le public parisien? et a-t-il une opinion? Chaque catégorie d'artistes a le sien, petit ou grand, jusqu'au jour où, la gloire venue, mais on ne sait d'où ni comme, le nom prestigieux se répand, compte par lui-même et à part de l'œuvre. Mais c'est là une période de statu quo, de quasi-mort. Dans la foule qui nous lit, écoute et regarde nos ouvrages, deux catégories: le «gros public» et la minorité, les gens de goût. Et c'est la minorité d'où se propagent des sortes d'ondes mystérieuses, tantôt rencontrant des obstacles, puis allant plus loin, souvent arrêtées avant d'atteindre ces masses occultes, anonymes, qui reçoivent le choc tout en ignorant qu'il vient d'une élite qui ne se démasquera que beaucoup plus tard. Elle a tiré la ficelle des marionnettes.
Un auteur illustre et fêté, à qui je parlais un jour d'André Gide, s'impatientait:—«Vos génies sont toujours des inconnus!» L'influence actuelle d'André Gide sur la jeunesse, mon Académicien ne la nierait plus, mais mon Académicien est mort et ses livres sont oubliés.—Peu de gens éprouvent le besoin de comprendre, d'aller au fond des choses; peu s'y intéressent, sentent, savent voir par eux-mêmes, mais ils enragent si nous le leur disons. Il leur faut des directeurs de conscience, un Baudelaire, «aux idées abondantes, coordonnées et systématiques».
De Henri de Régnier, cette belle page: «Le poète, pensait-il, ne doit rien ignorer de la nature du beau, ni des façons de le reproduire. Sa compétence esthétique doit être universelle. De là, chez l'auteur des Fleurs du Mal, un sens critique expert et suraigu et cette curiosité intellectuelle qu'il appliquait simultanément à l'art et à la vie… rien ne lui était indifférent à cause du rythme qui est dans tout. Il jugeait un usage comme un tableau, une foule comme un paysage, un esprit comme un cristal, car la pensée a ses réfractions. La connaissance des formes l'induisait à celle des sentiments.»
Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il humait de loin l'âcre odeur du chef-d'œuvre, comme le marin s'approchant de la Corse, d'où, raconte-t-on, il émane un secret parfum, comparable à nul autre. A chaque époque, il y eut un goût; aujourd'hui, il y a des modes; mais au-dessus d'elles est le bon goût. Si dans la discussion vous prononcez ce mot-là, quelqu'un prendra l'air blessé, vous interrompra: «j'ai le mien, vous avez le vôtre. Quel est le bon?»—Ne jouons pas sur ce mot, brandon de discorde. Oui, le goût existe. Il n'y en a qu'un seul en art; contrairement à l'animal qui ne préfère pas une fleur à un os, l'homme inventa le goût qui comporte un maximum de perfection. Quel en est le critérium? Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle d'une élite—la véritable—autour d'une même œuvre, sans souci des différences de cénacles et de la colère du public. L'avenir et l'histoire ratifient toujours cet infaillible choix.
On ne «juge» pas une fois, par hasard; pour qu'un jugement ait du poids, il faut qu'il fasse partie d'un ensemble, d'un système. Sans nier le danger des opinions du professionnel, je tiens du moins qu'il a ses raisons à donner, des parti-pris souvent insupportables, des passions exagérées comme ses dédains; mais les artistes et leur entourage éprouvent des sensations et peuvent vibrer parfois à la première rencontre d'une œuvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents et de trop légers oisifs, qui nous disent: à vous seuls, qui conçûtes, à vous qui interprétez le soi-disant chef-d'œuvre, incombent la peine et la responsabilité; à nous, le plaisir de déguster et, ayant payé, si nous ne sommes pas contents, le droit de le dire très haut!