L'enthousiasme ou le dénigrement ordonnés par la mode sont aussi irritants et moins excusables que la crédulité de celui qui, ne comprenant pas, s'écrie: «On se moque de moi!»; donc l'innocent, le crédule abonné des opéras, l'habitué des ouvertures officielles d'expositions, croit possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse une mauvaise farce, sans réfléchir que cet artiste serait la première dupe d'un aussi niais calcul.
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Peu d'artistes s'asseyent à leur bureau, ou devant un chevalet, sans imaginer leur œuvre allant déjà porter son message à la foule. Voilà qui, dans une certaine mesure, serait légitime, si cette foule était de même race, sinon de même éducation, que l'artiste.
Une voix qui, peut-être, éveillerait l'écho au bout du jardin, nous ambitionnons qu'elle s'enfle et résonne jusqu'aux confins du monde, que toutes les nations nous entendent, et notre voix se brise dans cet exercice de ventriloque. La France donne encore le ton; de partout on continue d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons, ou pour nous demander d'approuver le bagage cosmopolite. Notre sort est de produire et de juger les autres, de consacrer les réputations étrangères, de tout voir et de garder notre marque de fabrique, notre personnalité… tout de même.
M. Serge de Diaghilew, un des hommes les plus cosmopolites que j'ai rencontrés, m'avouait son dépit, comme il croyait s'apercevoir d'une «certaine résistance», pour ne pas dire mauvaise volonté, chez les Parisiens, qui, depuis dix ans bientôt, applaudissent à ses successifs apports d'art russe. Je lui demandai: «—Pourquoi ne vous passez-vous pas de nos suffrages, au moins pour quelque temps, vous que l'on désire et appelle partout à la fois, et qui vous plaignez d'une tendance réactionnaire en France?—C'est que, me répondit-il, nous ne travaillons que pour vous. Vous êtes trente personnes à Paris, les juges seuls capables de me délivrer un passeport. Tant que vous ne me l'avez pas donné, je suis inquiet. Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela, sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne vous pardonna jamais l'aventure de Tannhäuser!»
Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte parce qu'ils expriment le sentiment d'un étranger remarquable. Il allait bientôt constater l'attitude indécente du public, vis-à-vis du Sacre du Printemps, première œuvre vraiment forte, décisive, d'un jeune Russe, et qui fit présumer ce public d'une décadence, mais aussi… quel triomphe dans tous les milieux qui comptent selon l'impresario! Nous sommes à la fin de quelque chose; peut-être de cette longue période de l'impressionnisme, que nous avons créé? Prenons le mot dans son sens le plus étendu, car, réservé à la peinture, il y a une quarantaine d'années, l'impressionnisme a envahi toutes les branches de l'art. Nous en sommes maintenant saturés, et quoique nous ajoutions les préfixes, néo, post, c'est toujours d'une esthétique qu'il s'agit, où la raison, la pensée ont moins de part que les sens. La pensée, de même que la main de l'artiste, s'est mise à trembler comme ces globules qui s'élèvent du sol sous l'action de la chaleur, et que nous voyons monter, se perdre dans l'air, par certains midis de plein été.
Nombre de productions exquises durent tout leur charme au désordre de l'exécution, à une phrase inachevée, par crainte de platitude ou de vulgarité; nous sommes trop redevables à l'impressionnisme de délicates jouissances pour entamer son procès, mais il nous déshabitua de l'effort des longues périodes, il nous rendit paresseux.
Aussi bien, l'impressionnisme est à court de ressources; à sa place nous attendons qu'on mette autre chose. Nous demandons des œuvres, mais on ne nous propose encore que des théories, promettant un retour à des formes classiques. Certains artistes, gonflés de sensualité, s'infligent de sévères règles de composition, préférent se guinder au risque de se dessécher. Les autres se déboutonnent et montrent une fausse parure, un vulgaire clinquant[11].
[11] En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperçois que M. André Lhote eut des prédécesseurs avant la guerre.
Qui dira tout ce qu'il faut être ou ne pas être aujourd'hui, pour mériter le nom d'artiste dans certains milieux? Je ne sais qui fréquenter. Vous sentez-vous à l'aise hors de votre atelier ou de votre cabinet? J'aimerais à causer avec des confrères, mais nous ne nous entendons pas; alors quoi? Féliciter cette dame de sa jolie toilette ou de son thé? Mais elle veut causer d'Art. Attention! vous allez, madame, perdre le meilleur de vos attraits et nous ne nous comprendrons pas non plus. A la minute où je suis entré chez vous, vous vous êtes mise à penser aux choses que j'ai laissées chez moi. J'y ai consacré ma vie, et elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps. Je sens que vous préparez une danse, un livre ou peut-être une fresque…