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Le véritable intérêt de l'esprit humain s'est peut-être éloigné de l'Art. L'homme, tout occupé à la conquête des airs, regarderait-il ailleurs? Nos enfants préfèrent une dynamo ou un semblant de télégraphie sans fil, aux plus alléchantes images. On en vient à se demander s'ils sauront, plus tard, regarder un tableau ou un paysage, réciter un poème.

Impossible, pourtant, de ne pas constater un redoublement d'énergie chez les artistes, peut-être à la façon des jeunes malades si pleins de hâte et de fièvre, parce qu'ils sentent leurs jours comptés.

Je nous croirais plutôt parvenus à la phase extrême d'un long développement intellectuel; notre sensibilité se modifie dans des conditions compliquées par nos trop nombreuses connaissances, par la désastreuse information mondiale, qui nous internationalise et nous dissémine. Dans l'avenir, la France restera-t-elle encore à la tête du mouvement? Va-t-elle présenter au monde étonné une magnifique fleur nouvelle, double, le résultat d'un nombre infini de croisements et de sélections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est des graines qui, tombant sur un sol différent, donnent une floraison sans analogie avec les plantes d'où elles furent soufflées dans les airs?…

Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous ne sommes que tolérés chez nous, quoiqu'on nous prie, par habitude, de donner notre suprême verdict.

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Une autre cause de désarroi et de méprise, nous la trouverions dans les rapports qui unissent, nous l'avons vu, les artistes au «monde». Les vrais et les faux, pêle-mêle, sont appelés de leurs ateliers dans les salons. Deux éléments, qui jamais n'eussent dû se mêler, on essaye de les incorporer l'un à l'autre; en vain, l'artiste et le client étant d'irréductibles ennemis. Le créateur est un solitaire, il épouvante par ses hiéroglyphes. Alors même qu'il s'exprime sincèrement, ceux qui l'écoutent se méprennent sur le sens de ses paroles. Quelquefois il est à moitié compris, alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste d'exception, pourra être désastreuse. Mais l'éducation de l'œil et de l'oreille sera sans limite et je crois volontiers qu'un nouveau message apporté par le génie d'un Rimbaud, d'un Mallarmé, d'un Cézanne, renouvelle notre vision ou une langue. Néanmoins, l'œuvre originale d'un écrivain, d'un peintre ou d'un musicien est un tout. Ceux qu'elle influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle pour commander à notre admiration.

Agréables pour l'amour-propre d'un maître, les contrefaçons de sa manière, son école, ses imitateurs de la première heure; mais, au moment où il paraît, ses faiblesses et ses formes les plus extérieures servent seules de modèle.

Aujourd'hui, le succès et l'insuccès d'un ouvrage ont leur importance sociale. Réjouissons-nous qu'il y ait encore une place réservée pour les questions d'art. Mais la qualité de notre production, si différente de tout ce qui précéda, imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop «à l'effet», n'est-elle pas comme l'incertitude de l'opinion, la conséquence d'inéluctables conditions d'époque? Mercure est entré dans la ronde des Muses.

Le public se dépouille de ce qui est sa raison d'être, par vanité et esprit d'imitation. Et il croit qu'il va s'amuser… car on ne veut plus s'ennuyer, en compagnie de l'art.—Fort bien, sage parti! mais ce n'est pas le moins comique du spectateur, calé dans sa stalle, que de temps à autre, en de solennelles circonstances, il s'agite, tâte son portefeuille, croie qu'on l'a volé! Alors, il s'agit le plus souvent d'un chef-d'œuvre. Le monsieur siffle, insulte. A ces représailles, on ne peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le convaincre, toute une éducation à recommencer.