Au même instant, M. Jacques Rivière consacrait, dans la Nouvelle Revue française, un article merveilleux d'intelligence à l'étude du Sacre. M. Pierre Lalo, lui-même, n'avait-il pas tenu à écrire, longtemps après son premier feuilleton du Temps, une seconde critique dans laquelle il reconnaissait l'exagération de sa sévérité, motivée de prime abord par l'hyperbole des louanges agressives?

L'été et l'automne nous séparent de la dernière saison du théâtre nouveau. Le Sacre s'est tranquillement installé à côté des quelques œuvres modernes dont les musiciens s'alimentent. Si cet art est devenu une de nos plus chères convictions, il n'a pas encore conquis le public; attendons! Quelqu'un bientôt lancera des trapézistes dans le plafond de Maurice Denis… Mais quoi! le Music-Hall, c'est l'avenir!

LA MUSIQUE

(Paru dans «L'Ermitage».)

Si quelques-uns se plaignent qu'en peinture les modes changent trop souvent, depuis le milieu du siècle dernier, que dira-t-on de la musique? Cet art est, pour nous, relativement jeune; nous n'avons accordé notre attention qu'à ses formules modernes et c'est à peine si, avant de récents essais, dont la Schola Cantorum peut être fière, nous connaissions les ouvrages antérieurs à ceux de Bach. Nous vivons, en France, dans la musique moderne et même la plus limitée, confessons-le, une bonne fois, et sans honte. Les maîtres classiques, nous les vénérons, oui, si, le soir, las des plus récentes publications amassées sur le piano, nous sommes décidés à agiter nos doigts; c'est à Beethoven ou à Mozart que nous demanderons un instant de distraction; mais c'est une pure gymnastique, un travail hygiénique auquel certain esprit se plaît par discipline. Il y aura toujours de braves gens, officiers d'artillerie ou ingénieurs, qui, imperturbables, joueront sans agacement et sans répit, les chefs-d'œuvre classiques. Certaines dames croiront qu'elles ont gardé, jusqu'à la fin de leur vie, la même fraîcheur d'impressions, qu'on surprend chaque dimanche s'exalter à tel adagio d'une symphonie, à tel air favori; et les abonnés du Conservatoire, dont je suivis, de huit à trente ans passés, les concerts avares de surprises, continuent peut-être, eux ou leurs enfants, de se pâmer discrètement aux mêmes rentrées de flûte, attendues et accueillies d'enthousiasme; chacun n'a pas cette persistance. Et nous voyons des musiciens honnir la musique, avouer même une indifférence absolue pour ce qui n'est pas leur ouvrage.

On peut détourner les yeux d'un tableau, mais la musique vous poursuit; on se prend à la fuir, tout en l'aimant au fond de soi; elle a ses réactions sur les nerveux et les sensibles, comme l'état de l'atmosphère. C'est ainsi, du moins, que je la sens; il me reste bien, en tout cas, l'inépuisable et divin Bach, à qui Gide a pu me reprocher de consacrer plus d'heures que je n'en emploie à cultiver un Mozart intégral, que je garde pour la cinquantaine. Dieu soit loué, puisque j'ai encore quelques années de répit!

Pourtant, je sens que c'est Mozart qu'il faudrait aimer davantage. Debussy et Ravel, «bien revenus du pachyderme Beethoven», gardent ce qu'il leur reste de dévotion, ces négateurs, pour le maître de Salzbourg. Mais cela ne fait pas qu'il ne nous faille, sans cesse, de la chair fraîche; nous sommes des ogres affamés de nourritures musicales. Que nous prépare-t-on?

Debussy est déjà trop connu! Et si l'on parle de ses deux dernières pièces pour le piano, toutes nouvelles encore: L'Isle Joyeuse et Masques, c'est pour en regretter les redites ou l'arome un peu éventé. Ces deux petites merveilles de rythme et d'harmonies précieuses nous avaient conquis, alors que Ricardo Vinès, correct et scrupuleux, de ses fortes mains d'accoucheur, en précisait la lumière et les ombres. Son intelligence et sa culture le servent pour l'interprétation de ces quelques pages, si riches ou si dénuées, selon celui qui les dissèque. Je sais bien qu'il y a deux motifs—dans l'Isle Joyeuse—auxquels on reproche comme de garder un arrière-goût de Godard; les délicats s'offusquent de ce qu'elles n'ont pas la belle assise un peu classique, de Prélude, Sarabande et Toccata, ni les parfums d'Orient, ni l'occidentale fraîcheur printanière d'«Estampes»: Pagodes, Grenade et Jardins sous la pluie—mais leur disposition, classique, quoique très voilée, et le développement romantique de la péroraison, dans l'une,—du milieu, dans l'autre,—font du piano, tantôt un orchestre militaire éclatant de cuivres, tantôt une bande de tziganes, ou encore le tambourin mêlé à la guitare des soirées espagnoles.

Il y a deux ans, les revues étaient remplies du nom de Debussy, on ne consentait pas à lui reconnaître un ancêtre. Debussy était le produit d'une autre planète,—un aérolithe. C'est à peine si l'on admettait que les Russes (pas même Moussorgski) lui eussent appris quelque chose. Aujourd'hui, non contents de «dépiauter» son quatuor et d'y reconnaître Siegfried, Boris, les Enfantines, ils y voient la muse du macrocéphale auteur de Jocelyn!…

Le fluet, ténu, fureteur Ravel était, la saison dernière, un reflet amoindri de Debussy; maintenant: «Qui a dit cela? Aucun rapport entre ces deux maîtres, Ravel a dépassé Claude Achille; il est si français!»