Or, ce mysticisme, à l'heure présente, au moment où l'on nous assure qu'il y a une recrudescence du sentiment religieux, il était intéressant de savoir comment il agirait sur les jeunes gens.
J'épargnerai au lecteur les détails de mon enquête. Elle se prolongea.
Je me rappelle l'affectation que mit X, célèbre compositeur, jeune encore aujourd'hui (quand, désirant lire un peu de musique à quatre mains, je m'adressai à lui, sur la recommandation de Gabriel Fauré), je me rappelle son insistance à me faire promettre que nous négligerions Wagner et Beethoven. On était tout à Mozart, quand Pelléas et Mélisande, qui venait de paraître, commençait de nous ramener par les souterrains à Gounod, par le transsibérien, vers l'Art français. Nous fûmes fiers de notre École, avant que les Russes, et Moussorgski surtout, ne nous devinssent trop familiers. Pendant une période d'où nous sortons à peine, Wagner fut négligé, par d'aucuns même honni, et c'était là une réaction si naturelle, si conforme aux exemples de l'histoire, que l'on ne s'en étonnait pas. Nous le connaissions trop, nous ne pouvions l'écouter, ni au théâtre, ni au concert.
«La musique de Wagner, si on lui retire la protection du goût théâtral, un goût très tolérant, est simplement de la mauvaise musique, la plus mauvaise qui ait peut-être jamais été faite.» (Nietzsche.)
Or, que ressort-il, aujourd'hui, de mes entretiens avec nos compositeurs? Tous, sans exception aucune, déclarent la partition de Parsifal, de la musique, rien que de la musique. M. Ravel lui-même dit Wagner égal, sinon supérieur, à Beethoven, auquel on revient lentement.
J'avais cru comprendre qu'une scission s'était formée, qu'il y avait deux classes: ceux qui repoussaient, ceux qui admettaient Parsifal. Eh bien! non: le respect est le même, d'un côté et de l'autre.—Certain auteur triste, mais enragé et délibérément d'avant-garde (à ses propres yeux), s'est écrié à l'Opéra, le soir de la répétition générale: «Nous sommes chez les Troglodytes; ceci date d'avant le Déluge.» Mais un silence morne accueillit cette espièglerie d'organiste aveugle.
«Parlez-moi de Tristan et de Siegfried, nous serons d'accord! C'est la jeunesse, l'effervescence et la passion. Parsifal? ouvrage de vieillard, «l'occupation d'un centenaire», un herbier et une collection de minéraux pour M. Gustave Moreau.» Voilà donc ce que la brillante jeunesse a découvert! Elle peut être fière de sa trouvaille: l'âge de Wagner, quand il écrivit sa dernière œuvre.
Pour un enfant, tous les adultes qui l'entourent étant des centenaires, M. Claude Debussy et M. Maurice Ravel ont des rides, qu'avant nous, les commençants, avec leur cruelle loupe, ont vues.—Ne nous inquiétons pas de cela. Ce qui est solide, on le décrie pour la seule raison qu'il a duré, on le décrie au moment même où ce rebut va s'affirmer immortel.
Pour nous autres, parsifalisants fidèles, nous ne savons si le poème n'eut pas, autant,—je dirais: plus que la musique,—le sortilège tout-puissant par quoi nous fûmes pris; nous n'étions pas plus sots que ceux d'aujourd'hui et il me semble que nous étions moins régis par le caprice, moins tiraillés de droite et de gauche, somme toute, moins à la merci d'une saute de vent.—Or, le poème, c'est lui-même qu'en 1914 les Français ont de la peine à avaler. Du mobilier second empire, dit-on, du rococo, de la fausse onction, un mysticisme de théâtre, du clinquant. On se méfie du clinquant, de ce qu'on appelle «facilité», on célèbre la fin de l'impressionnisme dans le bouquet de feu d'artifice tiré par Stravinski. Que réclame-t-on? De la solidité, de la construction. Mais il s'agirait de s'entendre sur ce en quoi consiste cette solidité. Vous déniez à un ouvrage le droit d'ennuyer un peu par sa longueur, mais vous le voulez solide. Qu'avez-vous à nous offrir de conforme à cet idéal? Faites l'œuvre-modèle, puis nous jugerons.
Parsifal, donc, est d'un faux mysticisme; le vrai n'est-il que celui de Franck? Parsifal est interminable; le Sacre du Printemps est trop court et trop étincelant; vous voulez du solide, du sincère et vous citez Albéric Magnard, Bloch, l'auteur suisse du Macbeth de l'Opéra-Comique. Enfin, à bout d'expédients, vous prenez un air songeur et, vaticinant, vous vous écriez: La vérité va venir d'Allemagne. Mais citez-nous des noms: Richard Strauss ne se contrôle pas; entre lui et Edmond Rostand, vous hésiteriez. Ah! cette facilité, cette tant honnie exubérance du don, du sang qui coule dans les veines, ce mauvais goût des Chateaubriand, des Hugo, des Rossini, des Wagner, des Verdi, des Paul Claudel; mais ici, je m'arrête, car je pense au pâle jeune homme chargé de chaînes, qui s'assied sur son tabouret de paille, dans sa mansarde éclairée par le nord; celui-là, pourtant, a déposé près de lui un livre de Claudel. S'il regarde son mur, c'est pour y voir une photographie de Druet d'après une allégorie de Maurice Denis,—et lui, ce bon jeune homme austère, s'il se soumet au musicien de Parsifal—tout de même trop «incontestable»—il supplie: «Non, non, pas le poème!…» Le parfum des filles fleurs n'envahira pas sa cellule. Il attend, de l'Allemagne, la Délivrance, un Lohengrin tout casqué, mais sans le cygne, supplie-t-il, de grâce, sans le cygne! Il préférerait Mahler. Celui-là, par sa pesanteur, nous entraîne au fond de l'eau.